Culture du viol: «Il n’y a pas de petit combat dans le féminisme, tout mène à la lutte contre les violences sexuelles»

INTERVIEW La blogueuse féministe Valérie Rey-Robert publie ce jeudi un essai sur « la culture du viol à la française »

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Portrait de Valérie Rey-Robert, blogueuse et féministe qui publie un essai sur la culture du viol à la française.
Portrait de Valérie Rey-Robert, blogueuse et féministe qui publie un essai sur la culture du viol à la française. — @Yann Levy / studio Hans Lucas
  • Ce jeudi sort en librairie Une culture du viol à la française, du troussage de domestique à la liberté d’importuner (Libertalia), essai de la féministe Valérie Rey-Robert.
  • Elle y détaille les origines de ce terme, pourquoi il choque autant en France et comment on peut lutter contre ces violences sexuelles et les préjugés qui imprègnent la société.
  • « 20 Minutes » a pu interroger cette militante féministe sur #metoo, les violences sexuelles et la ligue du LOL.

Procès Baupin, affaire de cyberharcèlement de la Ligue du LOL, et interrogations  sur les boy's club, les violences sexuelles n’ont pas fini de faire les gros titres. Un an et demi après l’explosion du mouvement #metoo, cette question essentielle, omniprésente, cette grande cause du quinquennat a-t-elle vraiment avancé ? Pas tellement, si on lit l’essai de Valérie Rey-Robert, féministe qui publie ce jeudi Une culture du viol à la française. Du troussage de domestique à la liberté d’importuner* 

Comment expliquer cette expression et faire évoluer les mentalités ? 20 Minutes a pu interroger celle qui se cache derrière le blog  Crêpe Georgette .

C’est quoi la culture du viol ?

La culture du viol, c’est l’ensemble des idées reçues sur les viols, les violeurs et leurs victimes. Et le fait qu’on incrimine les victimes, qu’on déculpabilise les auteurs et qu’on invisibilise les viols. On parle de culture parce que ces idées se transmettent de génération en génération et imprègnent toute la société.

Pourquoi ça choque autant en France ?

Pour beaucoup, c’est impensable d’associer la culture, vue positivement, et le viol, un crime. C’est comme un oxymore. Pourtant, on parle bien de « culture de l’impunité » pour parler de la Syrie de Bachar al-Assad.

Est-ce que la France a des spécificités ?

Certains éditorialistes expliquent quand on parle de violences sexuelles que la France est le pays de l’amour, qu’on y a inventé une certaine forme de relation entre hommes et femmes, fondée sur la domination masculine. Il y a une confusion entre sexe et violence sexuelle. En plus, comme ça fait partie de l’identité française, de l’ADN de la France, il n’y aurait rien à y changer…

Justement, vous listez un certain nombre de préjugés : quelles sont les vérités à rétablir ?

En priorité, il faudrait cesser de minimiser le nombre de viols. Ensuite, revenir sur l’idée qu’un violeur, c’est un inconnu dans un parking la nuit : 90 % des victimes connaissent leur violeur, ça se passe en général au domicile de la victime ou du coupable. Le troisième point concerne les fausses allégations de viol. On n’a pas d’enquête fiable en France, mais si on se fie aux études aux Etats-Unis, en Angleterre, on a des taux extrêmement bas, de l’ordre de 6 à 8 %. Dans le cas spécifique des violences sexuelles, on entend souvent cette mise en garde sur les fausses accusations. C’est un peu comme si on rétorquait à quelqu’un qui se présente comme victime de l’attentat du Bataclan, attention aux faux témoignages !

C’est étonnant de voir combien on accuse les femmes d’exagérer le harcèlement ou violences, alors que personnellement j’ai toujours constaté l’inverse : elles sont dans la minoration. Enfin, un préjugé terrible c’est aussi de dire qu’un homme ne peut pas être violé. Un sondage dévoilait que 13 % des Français le pensent aujourd’hui… Si 10 % des femmes environ qui déclarent avoir subi un viol portent plainte, c’est seulement 4 % des hommes violés. Leur parole est remise en doute, il y a un énorme travail à faire pour accompagner les hommes victimes de violences sexuelles.

Vous écrivez : « L’année 2018 aura été marquée par un retour de bâton important, consécutif à la prise de parole collective et massive des victimes de violences sexuelles à la suite des affaires Weinstein. » Vous êtes si pessimiste que ça ?

Un retour de bâton, ça ne veut dire que les choses ne changent pas ! Au contraire, de manière cyclique quand on assiste à un bouleversement sociétal, les forces réactionnaires réagissent. On a voté le mariage pour tous, pour autant on a vu des manifestations importantes d’opposants. Pareil dans le féminisme, des avancées existent, mais certains pensent que la situation des femmes est parfaite.

L’émotion suscitée par cette affaire de la Ligue du LOL, qui a provoqué la mise à pied ou suspension d’émission de ces auteurs, est-ce le signe qu’après #metoo certaines choses ont changé ?

Je pense qu’il est tôt pour savoir si #metoo a provoqué quelque chose. Ce qui a beaucoup progressé, c’est la puissance et le lobbying des féministes, en particulier sur les réseaux sociaux. Je pense que sans les féministes, le premier article de Libération sur la ligue du LOL aurait pu passer à la trappe. Les rédactions composées de mecs blancs hétéros n’ont pas une totale conscience du féminisme, par contre ils savent ce que peuvent faire les féministes, en termes de réputation et donc de ventes. Quand je suis devenue féministe, il y a vingt ans, les gens ne savaient pas ce que ça voulait dire. Aujourd’hui, ils ont une vague idée et ce n’est plus un gros mot.

Est-ce l’occasion de dénoncer ces boys clubs, qui dépassent le monde du journalisme ?

Tant qu’on ne repensera pas la sociabilisation masculine, les valeurs de violence qu’on inculque aux garçons, en leur interdisant de pleurer, d’exprimer leur empathie, on continuera à voir des ligues du LOL partout. On sociabilise les petits garçons entre eux, en leur expliquant que le plus important, c’est de ne pas être une fille. Ce qui ne donne pas une très bonne image des femmes ou des homosexuels… Une enquête de Fisher-Price avait étudié les perceptions des parents qui étaient prêts à acheter des jouets de garçons à leurs filles. Pas l’inverse. C’est loin d’être anecdotique. On a beaucoup intériorisé tous et toutes que les filles, c’est moins bien que les garçons ! Par exemple, « garçon manqué » peut être positif pour une fille qui joue bien au foot, par contre traiter un homme de « femmelette » ne l’est jamais. Je pense que, de manière générale, la réflexion sur les stéréotypes de genre est très présente en ce moment, il serait logique que l’éducation évolue sur ce point. Mais quand on est militant, on voudrait toujours que ça aille plus vite !

Vous écrivez : « Il est difficile d’admettre que nous participons toutes et tous à des degrés divers à la culture du viol. » Que faire pour lutter contre la culture du viol au niveau individuel ?

Me lire, en premier lieu. Admettre qu’on a des idées reçues sur le viol et qu’elles sont fausses ! Les statistiques contredisent l’idée que la tenue d’une femme violée est importante. Faire attention à ce qu’on dit : ne jamais mettre la faute sur la victime, lui apporter son soutien inconditionnel. Il faut aussi admettre que 98 % des violeurs sont des hommes, ce ne sont pas des féministes qui ont inventé ce chiffre. Certains hommes le prennent pour eux et répondent « je ne suis pas un violeur ». On est en train de mener un combat politique important, les états d’âme des hommes qui se sentent accusés sont indécents. Il faut éviter de recentrer le débat sur soi tout en s’interrogeant sur les stéréotypes qu’on transmet et sur ses conduites passées. Est-ce qu’ils n’ont jamais couché avec des femmes qui n’étaient pas en état de dire oui ou non ? Il faut connaître les bonnes définitions et la loi. Savoir que le devoir conjugal n’existe pas. Qu’embrasser les seins d’une femme, ce qui est arrivé dans l’émission TPMP, c’est une agression sexuelle…

Vous pointez également le rôle de l’État, quelles seraient pour vous les pistes pour mettre fin aux violences sexuelles ?

Mettre de l’argent sur la table ! La première chose, c’est de lancer de grandes études pour comprendre qui sont les violeurs : leur modus operandi, quel type de femmes ils violent, est-ce que ce sont des récidivistes ? Pour faire des campagnes de prévention qui les visent. Dans la sécurité routière, les campagnes s’adressent davantage aux jeunes qui boivent en sortant de discothèque. Et que ces campagnes évitent les clichés : l’année dernière, des affiches montraient des violeurs sous forme de monstres, d’animaux, encore une fois le violeur, c’est un personnage fantastique… On ne peut pas s’adresser aux victimes pour empêcher un crime. Deuxième chose, il faut mieux former les professionnels, infirmières, médecins, juges, policiers, gendarmes pour qu’ils sachent comment traiter les affaires de viol. Comprendre aussi qu’il n’y a pas de petit combat dans le féminisme. Tout mène à la lutte contre les violences sexuelles. Si dès l’enfance, on inculque à un garçon que son avis, son désir est plus important que celui d’une fille, ce futur adulte peut être amené à négliger ce que dit une femme.

* Une culture du viol à la française. Du troussage de domestique à la liberté d’importuner, Libertalia, 296 pages, 18 euros.