VIDEO. Ligue du LOL: «C’est révélateur d’une espèce de crainte de perte de pouvoir des hommes»

INTERVIEW L’affaire de la Ligue du LOL illustre une volonté de faire taire la voix des femmes sur les réseaux sociaux, selon Marie Donzel, consultante et spécialiste des questions d'égalité femmes/hommes

Lise Abou Mansour

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Un utilisateur de Twitter (illustration).
Un utilisateur de Twitter (illustration). — Clément Follain / 20 Minutes

La Ligue du LOL, ou le #MeToo de la presse et des réseaux sociaux. Un article de Libération, publié vendredi, a révélé l’existence d’un groupe privé sur Facebook intitulé «Ligue du LOL», composé d’une trentaine de journalistes et communicants influents – en majorité des hommes – accusés d’avoir harcelé d’autres journalistes et blogueurs, notamment des femmes et des militantes féministes, de 2009 à 2013.

Marie Donzel, directrice associée du cabinet AlterNego, explique à 20 Minutes en quoi ces cyber-harceleurs souhaitaient avant tout écarter certaines parties de la population, majoritairement des femmes et des féministes, des espaces de pouvoir que sont les réseaux sociaux.

Pourquoi cette affaire sort-elle maintenant alors que plusieurs personnes semblaient être au courant de l’existence de ce groupe et de plusieurs cas de harcèlement ?

Pendant très longtemps la loi du silence a pris le dessus. On l’a vu avec #MeToo. De nombreuses actrices victimes de violences avaient peur de parler car elles risquaient de ne plus pouvoir signer de contrat si elles le faisaient. C’est la même chose avec la Ligue du LOL. Les cibles, souvent journalistes, influenceuses ou blogueuses avaient peur de se faire «griller» si elles parlaient, car les personnes qui les harcelaient pouvaient être leurs employeurs ou des personnes proches du réseau de leurs employeurs. C’est une des raisons pour lesquelles tout le monde a longtemps gardé le silence.

Pourquoi les membres de la Ligue du LOL choisissaient surtout des femmes comme cibles ?

Les personnes qui ont été harcelées étaient surtout des femmes influentes. On peut imaginer que leur montée en influence a pu inconsciemment inquiéter. Parmi les cibles choisies, il y avait aussi beaucoup de femmes féministes. Elles décryptaient les mécanismes du plafond de verre, qui montrent que les femmes sont discriminées par rapports aux hommes dans le travail. Elles apportaient de la prise de conscience féministe. Les hommes qui faisaient partie de la Ligue du LOL n’étaient pas d’accord avec la place que prenaient ces femmes.

Peut-on parler de boys’club, ces groupes d’hommes qui oppriment les autres pour maintenir leur pouvoir et gravir ensemble les échelons ?

La structuration de ces ligues, de ces groupes, de ces boys' club est parallèle à l’empowerment des femmes, le fait qu’elles soient de plus en plus en situation de prendre des responsabilités, d’être visibles. C’est révélateur d’une espèce de crainte de disempowerment, de perte de pouvoir des hommes. Pendant très longtemps, ils n’avaient pas besoin d’être agressifs envers les femmes parce qu’ils se cooptaient entre hommes. Les femmes n’aspiraient pas à plus, ou du moins n’exprimaient pas l’ambition de prendre des postes de pouvoir. Donc les hommes étaient tranquilles.

Mais depuis, les choses ont changé. Les femmes entrent en compétition avec les hommes. Le climat se tend. Pendant longtemps on a adressé le risque d’une guerre des sexes du côté des féministes alors qu’aujourd’hui elle est plutôt menée par des hommes qui sont mal à l’aise avec le fait que les femmes entrent en compétition avec eux. On a envie de leur dire: « On croyait que la compétition c’était une valeur que vous appréciiez? Soyez plutôt contents d’avoir de nouvelles compétitrices qui vont vous challenger et vous obliger à être encore meilleurs ! »

Dans sa lettre d’explication, Vincent Glad, l’un des fondateurs de la Ligue du LOL dit qu’il ne croyait pas que le combat féministe était encore quelque chose d’important au début des années 2000. Comment vous l’interprétez ?

Dans son message d'explication, il dit que la notion de manterrupting (le fait pour une femme d’être interrompue par un homme) lui paraissait « ridicule ». Il se justifie en disant que c’était une forme d'inculture de sa part à l’époque. Mais le manterrupting, c’est quelque chose qu’on connaît depuis une trentaine d’années dans le milieu féministe, pareil pour la charge mentale et le manspreading.

Ils ont dénigré, disqualifé ces concepts car ils venaient mettre en évidence une systémique. Le manterrupting a été objectivé. Dans les années 1970, une femme se faisait couper la parole soixante-dix fois plus souvent qu’un homme. Aujourd’hui, on serait plutôt autour de cinq fois plus. Ces concepts ont été expertisés mais ils n’ont pas été pris au sérieux, voire ont été disqualifiés, par inculture mais aussi inconsciemment par crainte de voir des règles du jeu changer et des positions contestées.

Le but était aussi, pour les cyber-harceleurs, de dominer cet espace de pouvoir qu’est Twitter ?

Le but, c’est avant tout d’écarter, par effet d'intimidation, certaines catégories de la population – les femmes, les féministes, les personnes en surpoids, avec une orientation sexuelle ou une origine différente de la leur – de ces espaces de pouvoir que sont les réseaux sociaux. Alors, lorsque l’on a une personne qui, parce qu’elle est cyber-harcelée, prend la décision de se retirer des réseaux sociaux, comme ça a été le cas de Nadia Daam suite au harcèlement dont elle a été victime de la part de certains membres du forum jeuxvideo.com, c’est un vrai problème.

Un problème pour elle-même d’abord car elle n’accède plus à une partie de l’information et à la possibilité de se rendre visible. Mais cette décision a aussi un impact plus global car elle peut créer un effet d’autocensure. Des personnes vont se dire: « Aller sur les réseaux sociaux peut être dangereux pour moi - parce que je suis une femme, un homosexuel, une personne en surpoids – et donc je risque d’être victime de cyber-harcèlement ». Ces personnes peuvent se dire « le risque est trop élevé donc je m’écarte ».

Quelles sont les conséquences de ce cyber-harcèlement sur la vie professionnelle des femmes harcelées ?

Aujourd’hui, tout le monde a besoin d’Internet et des réseaux sociaux pour travailler. C’est le cas du boulanger avec son site internet, mais aussi évidemment de la journaliste et de la communicante. Elles doivent utiliser cet espace de pouvoir. En les poussant à se retirer des réseaux sociaux, les cyber-harceleurs les privent d’opportunités, de visibilité et donc de la possibilité de trouver du travail. Les priver de réseaux sociaux, c’est les priver de l’accès à l’emploi.