VIDEO. «L’antisémitisme est sans doute l’un des avatars les plus anciens du complotisme»

INTERVIEW Selon Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure à Paris 8, l’augmentation des actes antisémites en France « s’inscrit dans une tendance longue de plusieurs années »

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Deux boites aux lettres avec le visage de Simone Veil ont été recouvertes par des croix gammées dans le 13e arrondissement de Paris.
Deux boites aux lettres avec le visage de Simone Veil ont été recouvertes par des croix gammées dans le 13e arrondissement de Paris. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Les actes antisémites ont bondi de 74 % en France en 2018, a annoncé le ministre de l’Intérieur.
  • Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, spécialiste des fascismes et de l’antisémitisme, cette hausse « s’inscrit dans une tendance longue de plusieurs années ».
  • « L’antisémitisme est sans doute l’un des avatars les plus anciens du complotisme et des "fakes news" », explique-t-elle à « 20 Minutes ».

Image de Simone Veil barrée d’une croix gammée, tag «Juden» sur la vitrine d’un restaurant parisien, arbre en mémoire d’Ilan Halimi vandalisé : après un week-end marqué par plusieurs dégradations, le ministre de l’Intérieur a dénoncé, ce lundi, un « poison » en annonçant une hausse de 74% des actes antisémites en 2018 après deux années de baisse. Ils sont passés de 311 en 2017 à 541 l’an passé. « L’antisémitisme se répand comme un poison, comme un fiel », observe Christophe Castaner.

Comment expliquer cette inquiétante augmentation des actes antisémites en France ? Pour comprendre, 20 Minutes a interrogé Marie-Anne Matard-Bonucci*, professeure à Paris 8, spécialiste des fascismes et de l’antisémitisme et présidente d’Alarmer (Association de lutte contre l’antisémitisme et les racismes par la mobilisation de l’enseignement et de la recherche).

Comment expliquer une hausse si importante ?

La hausse des actes antisémites est à mettre en relation avec un contexte de crise sociale et politique propice aux accusations simplistes et aux attaques contre des « boucs émissaires ». Elle est aussi l’effet d’une stratégie de déstabilisation conduite par des activistes violents, principalement à l’extrême droite, qui perpétuent ce que j’ai appelé les « Antisémythes », soit un ensemble de thèmes hostiles aux juifs toujours prêts à resservir dans des contextes de crise. S’y ajoute peut-être un effet statistique, conséquence d’un enregistrement plus méthodique des faits. Mais la hausse semble incontestable.

Est-ce que Frédéric Potier de la Dilcrah a raison, selon vous, quand il affirme au Monde : « Le mouvement des “gilets jaunes” contribue à une hausse des chiffres sur les dernières semaines de l’année » ?

C’est moins le mouvement en tant que tel, que la violence que celui-ci a libéré de la part de groupes extrémistes qui profitent de la situation, en particulier à l’extrême droite. La hausse des inscriptions et tags antisémites -sans parler des crimes perpétrés contre les juifs- s’inscrit dans une tendance longue de plusieurs années.

Selon plusieurs enquêtes récentes, les Français sont de plus en plus perméables aux thèses complotistes. Cela explique-t-il aussi l’augmentation des actes antisémites ?

L’antisémitisme est sans doute l’un des avatars les plus anciens du complotisme et des « fakes news ». Pensons aux protocoles des sages de Sion, ce faux antisémite du début du 20e siècle qui a eu un succès planétaire et qui est encore en vente libre aujourd’hui dans certains États arabo-musulmans. Il y a un phénomène cumulatif, qui explique la hausse exponentielle des discours de haine sur les réseaux sociaux : la logique de réseaux accélère la circulation des accusations ; les personnes sont confortées dans leurs analyses biaisées et leurs préjugés, car il leur arrive à jet continu le même type de discours. Enfin, il y a eu sans doute aussi une baisse de vigilance des intellectuels pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici.

Observe-t-on en France une forme de banalisation de l’antisémitisme ?

Certains garde-fous sont en train de tomber, notamment les valeurs d’humanisme et d’universalisme républicains autour desquelles s’était reconstruite la société française après la Seconde Guerre mondiale.

L’apparition de nouvelles formes d’antisémitisme a revitalisé les accusations traditionnelles, faisant levier sur la concurrence des mémoires victimaires ou sur le conflit israélo-palestinien. Enfin, l’Éducation nationale n’est pas à la hauteur de ses missions en matière de lutte contre les préjugés : enseigner l’histoire de la Shoah est nécessaire mais non suffisant. Il faut expliquer les raisons plus lointaines de l’antisémitisme et aborder toutes les formes de racisme et d’hostilité identitaire pour les déconstruire. C’est pour cela que plusieurs universitaires et enseignants ont créé l’Association Alarmer.

Qui sont les antisémites ? 

A l’extrême-droite existe indéniablement une tradition ancienne et encore très présente d’antisémitisme fondée sur l’idée que des réseaux judéo-maçonniques contrôleraient l’économie, les médias et la planète. Dans certains milieux issus de l’immigration arabo-musulmane -là encore une minorité, il convient d’y insister- on diffuse aussi l’idée d’une toute-puissance des juifs : la persistance de l’occupation des territoires palestiniens en serait la preuve. Car la confusion entre juifs et Israéliens, voir entre juifs et gouvernement israélien, est l’un des enjeux de la question.

Existe-t-il aussi une forme d’antisémitisme d’extrême-gauche ?

Oui. Elle peut s’inscrire dans une tradition d’antisémitisme social apparu à la fin du 19e siècle, établissant l’identité fictive entre judaisme et capitalisme ou dans le prolongement d’une tradition d’anti-sionisme.

*« Totalitarisme fasciste », de Marie-Anne Matard-Bonucci, éditions CNRS.