Patrick Maurin, l'élu de Marmande, a repris sa marche contre les suicides des agriculteurs

AGRICULTURE Marqué par le suicide de son meilleur ami, Patrick Maurin est reparti dimanche du Touquet, direction le Salon de l’agriculture, un cahier de doléances sous le bras

Fabrice Pouliquen

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Dimanche, sous la pluie, Patrick Maurin est parti du Touquet pour une nouvelle marche pour sensibiliser aux suicides d'agriculteurs.
Dimanche, sous la pluie, Patrick Maurin est parti du Touquet pour une nouvelle marche pour sensibiliser aux suicides d'agriculteurs. — /Photo Patrick Maurin
  • Selon Santé publique France, 150 agriculteurs mettent fin à leurs jours chaque année, soit un suicide tous les deux jours. Et la série noire continue, remarque Patrick Maurin à qui on a remonté trois suicides ces quinze derniers jours.
  • L’élu de Marmande, marqué par le suicide de son meilleur ami agriculteur, marche depuis sur les routes de nos campagnes pour briser ce tabou. Parti du Touquet ce dimanche, il compte rejoindre Paris pour l’ouverture du salon de l’Agriculture dimanche.
  • Il aura dans son sac à dos un cahier de doléances remplis des messages des agriculteurs rencontrés en route. Il espère faire le plein de propositions concrètes et pas seulement liées à la question du revenu des agriculteurs.

« Je n’ai pas l’impression d’avoir été très bien entendu jusque-là »… Patrick Maurin, élu sans étiquette de Marmande (Lot-et-Garonne), note tout de même, avec un certain espoir,  la hausse des prix sur certains produits vendus en grande distribution instaurée depuis le 1er février dans le cadre de la loi Agriculture et alimentation. Une hausse censée, en théorie, assurer un meilleur revenu aux agriculteurs.

« Trois appels encore ces deux dernières semaines »

« Mais on est encore loin du compte, la situation reste très fragile », dit Patrick Maurin… Surtout, l’hécatombe continue. Autour de 150 agriculteurs se suicident par an, soit un tous les deux jours. « Sur les deux dernières semaines, on m’a informé de la mort par suicide de trois nouveaux agriculteurs, souffle-t-il. Un en Bretagne, un autre en Picardie, un autre encore dans la région toulousaine. »

Alors l’élu de Marmande repart. Avec sa doudoune rouge, son béret vissé sur la tête et un bâton de pèlerin. Ce commerçant à la retraite, marqué par le suicide il y a dix ans de son meilleur ami agriculteur à qui on allait saisir les vaches, a entamé dimanche une nouvelle grande marche afin d’alerter le grand public sur le malaise de nos agriculteurs.

La dernière l’avait fait partir le 25 septembre dernier de Gontaud-de-Nougaret, petit village à deux pas de Marmande où il a grandi. Le périple avait pris fin le 12 octobre, à Sainte-Anne-d'Auray (Morbihan) 540 km plus au nord où, depuis quatre ans, Jacques Jeffredo, maraîcher à la retraite, organise une journée d’hommage aux agriculteurs suicidés.

Mettre le sujet sur la table du Salon de l’agriculture

Cette fois-ci, Patrick Maurin est parti du Touquet ce dimanche matin. Direction Paris, qu’il compte rejoindre le 23 février à un rythme de 17 km de marche par jour. L’élu de Marmande devrait arriver juste à temps pour l’ouverture du Salon de l’agriculture, la traditionnelle grand-messe de l’agriculture en France. L’événement a accueilli 672.570 visiteurs l’an dernier, soit 1 % de la population française. Beaucoup y voient la preuve que les Français aiment leurs agriculteurs, preuve que confortent de réguliers sondages sur la question. Celui d’Odoxa, réalisé pour Groupama en février 2017, selon lequel 87 % des Français ont une bonne image de leurs agriculteurs et neuf sur dix pensent que c’est un atout majeur pour la France. Ou celui encore sur l’agribashing réalisé par l’Ipsos en juillet 2018 pour le compte de la FNSEA Grand Bassin Parisien. Huit Français sur dix y disaient avoir une bonne opinion des agriculteurs.

« Mais quand on râle sur le prix des patates, du lait, de la viande, cet amour est vite balayé, regrette Patrick Maurin. On ne se questionne plus sur les conditions dans lesquelles vivent nos agriculteurs. » C’est ce malaise-là alors que l’élu de Marmande veut mettre sur la table du Salon de l’agriculture. Avec l’espoir d’y croiser Emmanuel Macron et de lui remettre le cahier de doléances qu’il fait remplir par les agriculteurs tout au long de sa marche. « Sur douze de mes quatorze étapes, je dors chez des agriculteurs, raconte-t-il. Très souvent aussi, des maires de communes par où je passe ont profité de ma venue pour organiser des rencontres avec les agriculteurs de la région. D’autres paysans encore ont prévu de m’accompagner sur quelques kilomètres. »

Ne pas lier le suicide au seul facteur économique…

Ce cahier de doléances s’est déjà rempli d’une dizaine de messages sur la première journée de marche [entre Le Touquet et Waben]. « Les agriculteurs y rappellent le droit de vivre de leur métier et pas seulement survivre, a être payé au prix juste, détaille Patrick Maurin, qui espère aussi, au fil de ses étapes, recueillir des propositions concrètes pour enrayer cette surreprésentation des agriculteurs dans les taux de suicide en France. « Et pas seulement d’ordre économique », précise-t-il.

Lier le suicide des agriculteurs au seul facteur économique – c’est-à-dire à la seule baisse du revenu agricole – est un raccourci trop souvent fait, notamment par les médias, répète régulièrement Nicolas Deffontaines, sociologue à l’université du Havre et auteur d’une thèse sur le sujet, soutenue en mai 2017. Le sujet a été médiatisé essentiellement à la faveur de la crise du lait de 2009, mais Nicolas Deffontaines rappelle que la surreprésentation des agriculteurs dans les taux de suicide existe « depuis au moins quarante ans et, quel que soit le territoire occupé, cette profession se suicide davantage que les autres ». S’il ne nie pas le poids des difficultés économiques dans le passage à l'acte, le sociologue parle alors d’un phénomène multifactoriel complexe.

Une réalité que Patrick Maurin dit avoir trop bien constatée, aussi bien autour de Gontaud-de-Nogaret « où une dizaine d’agriculteurs se sont donné la mort ces dix dernières années », que lors de ses différentes marches. « Derrière ces gestes désespérés, on retrouve quasi à chaque fois des problèmes financiers mais auxquels s’ajoutent un divorce, la difficulté à appliquer des réglementations toujours plus compliquées, le sentiment d’exercer un métier dévalorisé…, liste-t-il. Sans parler de l’isolement. Des agriculteurs bretons m’ont dit en souffrir. Leurs exploitations sont plus grandes que par le passé, si bien qu’ils sont moins nombreux, plus éloignés les uns des autres et la solidarité n’est pas toujours au rendez-vous… »

En attendant Agri-Sentinelles

Plusieurs plateformes d’écoute dédiées aux agriculteurs en souffrance existent d’ores et déjà. D’Agri’écoute, la cellule mise en place par la Mutualité sociale agricole à l’association Solidarité Paysans, en passant par les dispositifs mis en place par les chambres d’agriculture et les Directions départementales des Territoires . Mais ces aides ne sont pas toujours connues ou saisies par ces agriculteurs en détresse, en posture de repli sur soi. D’où Agri-sentinelles, qui devrait voir le jour cet été.

« Il s’agit d’un réseau d’alerte et de prévention visant à détecter les agriculteurs en difficulté et à les orienter vers les dispositifs d’écoute existants, explique Delphine Neumeister, chargée de projet à l’Institut de l’élevage à qui a été confiée l’animation de ce futur réseau. L’idée est de s’appuyer sur le réseau des techniciens amenés à être en contact régulier avec les agriculteurs. Les vétérinaires, les inséminateurs professionnels, les techniciens des chambres d’agricultures, les contrôleurs laitiers, etc. Sur la base du volontariat, ils seront formés à repérer les situations de détresse et seront capables de proposer à l’agriculteur en difficulté un panel de quatre ou cinq acteurs professionnels par département en capacité de prendre le relais. »

Agri-Sentinelles espère à terme pouvoir s’appuyer sur plusieurs milliers de sentinelles à travers le territoire. « Nous n’éviterons pas pour autant tous les suicides, c’est la première chose qu’on apprend en formation », glisse Delphine Neumeister. En attendant, Patrick Maurin continuera de marcher.

Patrick Maurin a par ailleurs sorti d’un CD cinq titres, Le Marcheur des fils de la terre, dont les bénéfices vont aux orphelins des familles endeuillées par un suicide d’agriculteur.

Le suicide des agriculteurs, un phénomène multifactoriel

Le sociologue Nicolas Deffontaines établit quatre configurations sociales chez les agriculteurs suicidés :

  • Le suicide égoïste : Il est fréquent chez les agriculteurs isolés ou qui connaissent une rupture cumulative des liens sociaux (divorce, tensions avec les pairs…). Le suicide égoïste est provoqué par un déficit d’intégration. L’agriculteur ainsi acculé éprouve souvent un sentiment grandissant de disqualification sociale.
     
  • Le suicide altruiste : Cette forme de suicide s’incarne dans le cas d’agriculteurs proches de l’âge de la retraite qui éprouvent de grandes difficultés à transmettre leur exploitation, soit parce que leurs enfants ne prennent pas leur suite, soit parce qu’ils ne trouvent pas de repreneur.
     
  • Le suicide anomique : Il désigne celui de l’agriculteur fortement investi dans le travail, dans la profession et socialement, et qui perd le sens de cet engagement à mesure que son indépendance statutaire lui paraît menacée. Les causes peuvent être d’ordre économique (crise du lait, par exemple), ou le fait de contraintes administratives trop lourdes (imposition de normes économiques, agronomiques et environnementales…).
     
  • Le suicide fataliste : L’intrication entre la sphère professionnelle et la sphère domestique, sur laquelle se fonde la régulation familiale de l’activité agricole, favorise le suicide fataliste des jeunes exploitants.