«Gilets jaunes»: Pourquoi les grenades de désencerclement sont-elles critiquées?

MAINTIEN DE L'ORDRE La blessure grave d’un manifestant, dont la main a été arrachée samedi à Paris, relance le débat sur les grenades de désencerclement employées par les forces de l’ordre

Laure Cometti

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Des CRS à Paris le 2 février 2019, lors d'une manifestation de
Des CRS à Paris le 2 février 2019, lors d'une manifestation de — Alfred Photo/SIPA
  • La grenade de désencerclement est mise en cause dans plusieurs cas récents de manifestants ou journalistes blessés pendant des rassemblements de «gilets jaunes».
  • Cette arme qui vise à disperser des groupes est critiquée par des associations, des chercheurs et la Défenseur des droits qui la juge dangereuse, voire potentiellement létale.
  • Malgré les cas de blessures graves, les autorités ne semblent pas vouloir abandonner cet outil de maintien de l’ordre.

Est-ce une grenade de désencerclement qui a arraché la main d'un manifestant samedi à Paris ? Au lendemain de l’acte 13 des « gilets jaunes », Christophe Castaner a annoncé ce dimanche que l’homme grièvement blessé devant l’Assemblée nationale a été opéré et une enquête judiciaire ouverte. « C’est une blessure grave que je regrette », a déclaré le ministre de l’Intérieur sur France Inter/Francetvinfo/Le Monde. Le parquet de Paris a aussi ouvert une enquête samedi pour rechercher les causes des blessures graves.

Selon un témoin interrogé samedi par l’AFP, le manifestant « a reçu une grenade de désencerclement au niveau de son mollet, il a voulu mettre un coup de main dedans pour ne pas qu’elle explose vers sa jambe et elle a pété quand il l’a touchée ». Un témoignage que Christophe Castaner a semblé confirmer ce dimanche. « Les gendarmes se sont retrouvés encerclés face à une foule très hostile et ils ont voulu se désencercler (…) Un manifestant (…) a voulu prendre dans la main cette grenade et elle a explosé ».

Alors qu’un journaliste affirme avoir été blessé samedi à Toulouse par une grenade de désencerclement lancée par les forces de l’ordre, le débat est relancé sur l’utilisation de cette arme introduite en France il y a 15 ans.

De quoi s’agit-il ?

La grenade à main de désencerclement (GMD, parfois appelée dispositif manuel de protection - DMP) fait partie, comme le LBD (lanceur de balle de défense), des « armes de force intermédiaire », selon le langage des forces de l’ordre. Faite pour effrayer et disperser les foules, elle se compose d’un cylindre contenant une charge explosive. Une fois lancée, elle explose après 1,5 seconde en produisant une détonation forte (155 db, l’équivalent du bruit d’un avion au décollage) et en projetant 18 projectiles de caoutchouc (de 10 g chacun) à 126 km/h.

Elle est utilisée en France par la police et la gendarmerie depuis 2004. « Il faut pour cela une habilitation, qu’on obtient après une formation théorique et pratique », précise à 20 Minutes Grégory Joron, secrétaire national du syndicat Unité SGP Police-FO. Son usage est réglementé : le tir doit toujours s’effectuer au ras du sol, afin qu’aucun projectile ne soit susceptible d’atteindre le visage.

Pourquoi son utilisation est-elle critiquée ?

La GMD est sous le feu des critiques, surtout depuis 2016 et les manifestations contre la Loi Travail. En décembre 2017, le Défenseur des droits, une autorité administrative indépendante, inscrivait dans son rapport sur le maintien de l’ordre que ces grenades « peuvent blesser gravement en cas d’utilisation inappropriée » et recommandait une étude approfondie.

Des manifestants et des associations accusent la GMD de causer des blessures sérieuses. En l’absence de bilan officiel publié par les autorités, il est difficile d’évaluer le nombre de blessures. En novembre 2017, le Défenseur des droits comptabilisait cinq blessés graves, dont trois éborgnés - un bilan identique à celui dressé par de l'association ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), qui dénonce des risques de lésions auditives, d’entailles, d’amputation de membres voire de décès en cas d’explosion à proximité d’une zone vitale.

Depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », Mediapart et le journaliste indépendant David Dufresne ont recensé 30 signalements pour des blessures, plus ou moins graves, causées par ce type de grenade.

Le collectif «Désarmons-les», qui milite contre la violence d’Etat, recense pour sa part 17 blessés par GMD au cours des mois de décembre 2018 et janvier 2019.

Cette grenade doit-elle être abandonnée ?

Les avis divergent entre forces de l’ordre et Etat d’un côté, et associations de défense des droits, chercheurs et opposition politique de l’autre. « On ne peut pas se passer de ces armes de force intermédiaire », plaide Grégory Joron, du syndicat Unité SGP Police-FO. « La philosophie du maintien de l’ordre, c’est d’avoir un usage de la force gradué. Or si on supprime la GMD, on perd un échelon dans l’arsenal de réponses proportionnées. S’ils n’ont plus ces grenades, que restent-ils au collègue ? La matraque, l’arme de service ? », s’interroge le syndicaliste.

« La France est le seul pays d’Europe où la police utilise de telles grenades », contextualise le sociologue et chercheur au CNRS Patrick Bruneteaux, opposé à l’usage de la GMD. Il ne suffit pas selon lui d’encadrer strictement son utilisation, puisque « cet outil en tant que tel pose problème. La GMD ne devrait pas être lancées sur personnes, car on sait qu’il va faire mal et va produire des blessés ».

Dans l’opposition, le député de la France insoumise a réagi samedi en tweetant sa proposition de loi visant à interdire les LBD et les grenades lacrymogènes explosives (mais pas les grenades de désencerclement).

S’il déplore « des blessures gravissimes », Grégory Joron estime que supprimer la GMD « serait dramatique dans le contexte des manifestations de 'gilets jaunes'. Mais on peut réfléchir à faire évoluer notre système de maintien de l’ordre ». Il évoque un contrôle en amont accru pour empêcher les éléments violents de participer à une manifestation [ce que prévoit la très critiquée loi anti-casseurs], une communication plus claire entre les forces de l’ordre et les manifestations et des réponses pénales plus sévères pour les manifestants jugés coupables.

A ce stade, le gouvernement ne semble pas enclin à mettre ces grenades sur la touche. « Les LBD, les grenades de désencerclement, les grenades lacrymogènes seront utilisés puisque c’est ce qui nous permet de contenir les exactions, de procéder à des interpellations quand la manifestation dégénère en émeute, en guérilla urbaine », prévenait Laurent Nunez, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, le 1er février. Les enquêtes ouvertes pour déterminer les causes des blessures graves de certains manifestants alimenteront vraisemblablement ce débat.