«Gilets jaunes»: Pourquoi les services de renseignement s'intéressent aux manifestants

RENSEIGNEMENT Environ 150 « gilets jaunes » ont été placés sur écoute par des services de renseignement, affirme le journal « Le Point »

T.C.

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Illustration d'une manifestation des "Gilets jaunes" sur la place du Capitole à Toulouse.
Illustration d'une manifestation des "Gilets jaunes" sur la place du Capitole à Toulouse. — P. Pavani
  • « Le Point » affirme que deux services de renseignement ont placé sur écoute environ 150 « gilets jaunes ».
  • « Ce n’est pas nécessairement étonnant », explique Christophe Soullez, auteur d’un livre sur le renseignement.

Le gouvernement surveille discrètement les «gilets jaunes ». Selon le journal Le Point, environ 150 d’entre eux – une centaine en province, une cinquantaine à Paris – ont été mis sur écoute par deux services de renseignement français : le SCRT (service central du renseignement territorial) et la DRPP (direction du renseignement de la préfecture de police de Paris). A quoi servent-ils et pourquoi s’intéressent-ils aux « gilets jaunes » ? Passent-ils leur temps à écouter nos conversations ? Comment sont-ils contrôlés ? 20 Minutes fait le point sur les activités de ces services.

Le SCRT, c’est quoi ?

Le SCRT est un service rattaché à la direction centrale de la sécurité publique de la police nationale. Christophe Soullez, chef de l’ONDRP et auteur du livre Le renseignement, histoire, méthodes et organisation des services secrets, indique dans son ouvrage qu’environ 2.800 fonctionnaires y étaient affectés fin 2017. Il est chargé, selon lui, de recueillir et d’analyser, sur l’ensemble du territoire, les renseignements destinés à informer le gouvernement et les représentants de l’Etat sur les territoires, dans différents domaines : institutionnel, économique, social, ainsi que ceux susceptibles d’intéresser l’ordre public.

C’est la raison pour laquelle, depuis le début de la mobilisation des « gilets jaunes » en novembre, le SCRT s’intéresse de près au mouvement. Le 29 octobre puis le 15 novembre, il avait dressé, dans deux notes que s'est procurées 20 Minutes, une liste de personnes à l’origine du mouvement. Il tentait de deviner les formes qu’il pourrait prendre, d’en mesurer l’ampleur et alertait les autorités de la présence « d’éléments à risque » de la « mouvance d’ultra-droite » et « d’ultra-gauche ».

Et la DRPP ?

Les services français se sont partagé le territoire : la DRPP s’occupe de Paris et des départements de la petite couronne, la DGSI et le SCRT du reste du pays. Paris, capitale de la France bénéficie de son propre service car elle concentre les sièges des institutions, des représentations diplomatiques, un réseau de transport très dense. Selon Christophe Soullez, environ 870 fonctionnaires y sont affectés, dont un peu plus de 120 à la section de lutte antiterroriste. Leurs missions ? La lutte contre le terrorisme et les extrémismes potentiellement violents, l’immigration clandestine et le travail illégal des étrangers.

En raison des désormais traditionnelles manifestations des « gilets jaunes » le samedi à Paris, la DRPP s’intéresse au mouvement. Le service tente, chaque semaine, de déterminer le nombre de manifestants attendus dans la capitale, de repérer les lieux où ils se rassembleront, et de dresser leur profil, comme le montre une note consultée par 20 Minutes.

De quels moyens disposent ces services pour enquêter ?

La loi sur le renseignement du 24 juillet 2015 a doté les services de moyens d’enquête qui sont déjà utilisés dans le cadre de procédures judiciaires : géolocalisation de véhicules ou d’objets, sonorisation de locaux, captation de données émises par des téléphones portables via des dispositifs mobiles (les fameux IMSI catchers), enregistrement des échanges sur Internet via un logiciel espion… Les agents du renseignement peuvent ainsi mettre des gens sur écoute, en dehors de toute procédure judiciaire, « dans les seuls cas de nécessité d’intérêt public », comme le prévoit l’article L.241-1 du code de la sécurité intérieure.

Difficile de dire combien de personnes ont été « branchées » par les services. Mais, comme l’explique à 20 Minutes Christophe Soullez, « on peut subodorer qu’il y a une légère augmentation des mises sur écoute dans le cadre de l’évolution de la menace terroriste » depuis quelques années. Pour autant, est-il normal d’avoir mis sur écoute des « gilets jaunes » ? « Ce n’est pas nécessairement étonnant, souligne le chef de l’ONRDP. Il n’y a pas que le terrorisme qui peut être visé par les mises sur écoute, il y a aussi tout individu ou groupe présentant potentiellement un risque pour la déstabilisation des institutions. »

Quels sont les garde-fous ?

L’autorisation d’écouter les communications téléphoniques d’une personne ou d’un groupe, valable au maximum quatre mois renouvelables, est accordée par décision écrite et motivée du Premier ministre après avis de la CNCTR, la commission nationale de contrôle des techniques de renseignement. Son président rend à Matignon son avis dans les 24 heures. Les services du Premier ministre ne sont pas obligés de l’écouter mais doivent indiquer les motifs pour lesquels cet avis n’a pas été suivi. La commission veille aussi « à ce que les techniques de recueil de renseignement soient mises en œuvre sur le territoire national » conformément à la loi. Son contrôle s’exerce aussi bien a priori qu’a posteriori.

« Les écoutes téléphoniques administratives étaient quand même, avant la loi de 2015, la seule activité de renseignement assez bien encadrée puisqu’elles étaient contrôlées, depuis 1991, par la Cncis (commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité) », remplacée depuis par la CNCTR, poursuit Christophe Soullez. Il souligne que les services « ne mettent pas n’importe qui sur écoute » et ne multiplient pas les surveillances « si elles ne présentent pas d’intérêt majeur pour eux ». « Après, il faut pouvoir exploiter, analyser, traiter ces informations, cela demande du temps et des personnels. Les personnes placées sur écoute sont celles qui nécessitent d’être surveillées. Sinon, les services seraient engorgés. »

« Le renseignement, histoire, méthodes et organisation des services », de Christophe Soullez, éditions Eyrolles, 175 pages, 10 euros.