Conspirationnisme: «Le complotisme a cessé d’être un phénomène marginal»

INTERVIEW Une enquête de Conspiracy Watch-Fondation Jean-Jaurès dévoile ce mercredi que 21% des Français sont « d’accord » avec 5 énoncés complotistes parmi les 10 qui leur ont été soumis

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration d'internet.
Illustration d'internet. — Pixabay
  • Une enquête de l’observatoire du complotisme et la Fondation Jean-Jaurès affine le profil des Français susceptibles d’adhérer aux thèses complotistes.
  • Les personnes les moins diplômées, défavorisées et plus jeunes sont plus poreuses à ces théories.
  • Ce qui pose la question de comment les toucher, les convaincre, alors que les médias traversent une crise de confiance très importante.

Et si l’accident de voiture de Lady Diana était en fait un assassinat maquillé ? Et l’immigration organisée délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques pour aboutir à terme au remplacement de la population européenne ? Voici deux des dix affirmations testées par une nouvelle enquête de Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès* qui dévoile ce mercredi que 21 % de Français seraient poreux aux thèses conspirationnistes.

Si certaines sont plutôt courantes et connues, comme la méfiance vis-à-vis des vaccins, d’autres peuvent sembler plus excentriques. Ainsi, 15 % des Français adhèrent à l’idée que « certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes ». Nous avons voulu en savoir plus sur l’ampleur de l’adhésion à ces thèses conspirationnistes avec Rudy Reichstadt, directeur de l’observatoire du conspirationnisme, créé en 2007, Conspiracy Watch. 

Que peut-on retenir de cette grande enquête sur le complotisme en France ?

Cette deuxième enquête vient confirmer les constats que nous dressions l’année dernière. Le complotisme a cessé d’être un phénomène marginal, uniquement chez des extrémistes. En effet, 21 % des Français sont poreux aux théories complotistes. De manière inégale selon les sympathies politiques, l’âge, le niveau de vie. C’est un phénomène contemporain incontournable avec lequel on va devoir composer. Encore plus dans les années qui viennent, puisque ces théories influencent davantage les jeunes. Et les générations qui viennent vont être encore davantage baignées dans cet environnement technologique et informationnel qui favorise ces représentations.

C’est assez inquiétant car une partie de la population ne partage plus la même réalité. Comment on fait pour déterminer le bien public, comment le dialogue démocratique peut être possible quand on n’est pas d’accord sur les faits ? On risque de rentrer dans un dialogue de sourds. D’ailleurs, notre étude dévoile que plus vous adhérez à un nombre important de théories du complot, plus l’attachement à la démocratie diminue. L’hypothèse qu’on peut faire et qu’il faudrait creuser, c’est qu’il existe des liens entre mentalité conspirationniste et adhésion à l’autoritarisme.

On découvre avec cette enquête que la théorie la plus répandue parmi les dix proposées à vos sondés concerne les vaccins, comment l’expliquer ?

Notre étude dévoile que 43 % des Français pensent que le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins. Cela fait écho au débat sociétal depuis 2017 sur l’extension vaccinale. Au pays de Pasteur, le vaccin fait peur. Une peur sur laquelle se greffent des discours complotistes. Certains groupes sectaires sont très actifs sur Internet. Et certains élus cautionnent ou sont complaisants avec la désinformation antivaccinale, notamment Nicolas Dupont-Aignan ou certains Verts. Sans être dans une mentalité complotiste, on peut adhérer à cet item uniquement. Parce que cette question concerne beaucoup de parents, et on touche au corps, à l’intime. Ces théories du complot ont des conséquences graves : on voit le retour de maladies mortelles qu’on sait guérir, comme la rougeole. C’est dire le poids de ce genre de fake news en termes de santé publique.

Qui sont les Français les plus susceptibles d’adhérer aux thèses complotistes ?

Les moins de 35 ans sont clairement plus perméables à ces représentations, d’autres études le montrent d’ailleurs. C’est sans doute lié au fait qu’ils s’informent davantage sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux ou des sites de vidéos partagées. Or, on sait que sur ces sites, les algorithmes font remonter des contenus sensationnalistes donc parfois complotistes. You Tube vient d’annoncer ces derniers jours qu’il allait arrêter de recommander ces vidéos complotistes… mais elles restent sur la plateforme. Sur l’ensemble de ce qu’on a testé, c’est clair, moins vous êtes diplômé, plus vous êtes défavorisé et jeune, et plus vous y croyez. Il apparaît aussi que ceux qui pensent ne pas avoir réussi leur vie sont significativement surreprésentés chez les sondés qui déclarent être d’accord avec cinq théories du complot ou plus.

Comment toucher, convaincre ces personnes qui adhèrent à ces thèses et contrer ces théories du complot ?

Si les institutions souffrent d’une crise de confiance, les médias apparaissent comme les plus touchés. En effet, plus d’un Français sur deux a confiance en l’armée, la police et l’école. Mais seulement 46 % dans la justice… et 25 % dans les médias. La crise est réelle, elle déborde le champ des complotistes. Il faut travailler le lien entre les médias et son public. On ne perd jamais son temps à démonter les fausses nouvelles, même si vous ne convainquez pas les plus croyants, il y a tout le ventre mou qui peut entendre des critiques à l’égard de ces théories. C’est bien que les rédactions développent le fact-checking.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Une fois qu’on a dit ce qui est vrai, il faut expliquer : quelle est la source, d’où vient cette théorie et quelles conséquences cela a pu avoir par le passé. On voit avec cette étude par exemple que 22 % de gens approuveraient l’idée qu’il y a un complot sioniste, or on connaît les conséquences funestes de telles théories. Le passage à l’acte génocidaire a souvent été accompagné de complotisme, touchant les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les Tutsis au Rwanda.

Il faut donc sensibiliser à la dangerosité de ces discours. On a trop souvent tendance à tourner en dérision cette question. Ce n’est pas juste des histoires rigolotes d’extraterrestres, mais c’est un discours de haine qui peut provoquer des drames.

* Une enquête réalisée par l’Ifop du 21 au 23 décembre 2018 et menée auprès de 1.760 personnes.