Nouveau roman érotique d'E.L. James: «Le mythe du prince charmant fait fantasmer parce qu'il permet de fuir le réel»

INTERVIEW La romancière britannique E.L. James, à qui l'on doit la trilogie «50 nuances de Grey», vient d'annoncer la sortie au printemps d'un nouveau roman, interprétation libre du mythe du prince charmant qui séduit et aliène de nombreuses femmes

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Aujourd'hui encore, le mythe du prince charmant est encore tenace auprès d'une partie de la gent féminine.
Aujourd'hui encore, le mythe du prince charmant est encore tenace auprès d'une partie de la gent féminine. — StockSnap / Pixabay
  • Déjà auteure de la saga à succès « 50 nuances de Grey », la romancière britannique E.L. James sortira un nouveau roman au printemps prochain.
  • Ce livre, « The Mister », raconte l’histoire d’amour passionnée entre un prince des temps modernes et une belle jeune femme au passé sombre qui aura besoin d’être sauvée.
  • Mais le mythe du prince charmant n’est-il pas un peu éculé ? Pourquoi séduit-il encore autant et fait-il vendre livres et places de cinéma pour les comédies romantiques ?
  • Véronique Kohn, psychothérapeute spécialiste des relations de couple et auteure de « Quel(s) amoureux êtes-vous ? Les 5 profils psychologiques pour aimer et être aimé », (éd. Tchou) analyse les ressorts de ce filon érotique.

Une jeune et jolie fille un peu paumée et en détresse, sauvée par son prince beau gosse et blindé : c’est grosso modo le pitch de The Mister, le nouveau livre d’E.L. James, célèbre auteure de la saga 50 nuances de Grey, la trilogie best-seller de « mum porn » adaptée au cinéma. A quoi ressemblera l’intrigue de ce nouvel opus ? Pour l’heure, on ne sait que les quelques éléments sur lesquels l’auteure a elle-même « teasé » sur son site. The Mister, c’est donc l’histoire de Maxim Trevelyan, aristo très riche et beau gosse, « qui n’a jamais eu à travailler et qui a rarement dormi seul », précise E.L. James. Un quotidien facile et pailleté qui change lorsque le jeune homme perd ses parents et hérite de leur titre de noblesse et de leur fortune… et tombe sous le charme d’une belle inconnue au passé trouble. Pour l’auteure, ce livre, c’est « Cendrillon au XXIe siècle, une histoire d’amour passionnée ». Mais pourquoi ce scénario vu et revu a-t-il toujours autant la cote ? Les femmes ne seraient-elles que de pauvres petites choses fragiles attendant qu’un vaillant prince ténébreux vienne les sauver ? « C’est parce que le prince charmant permet de s’évader du réel », répond Véronique Kohn, psychothérapeute spécialiste des relations de couple et auteure de Quel(s) amoureux êtes-vous ? Les 5 profils psychologiques pour aimer et être aimé, (éd. Tchou).

Pourquoi le mythe du prince charmant est-il si tenace auprès de nombreuses femmes ?

Parce que l’on est dans une ère d’épanouissement personnel, d’injonction au bonheur, où l’individu est narcissisé, alors on se dit : « j’ai droit au bonheur ». Dans cet état d’esprit, on ne veut pas se refuser l’amour.

On n’est plus dans le scénario éprouvé par les femmes des générations précédentes, qui faisaient des mariages arrangés et dépendaient de leur mari. Aujourd’hui, les femmes ont le choix, elles sont indépendantes financièrement et désormais, elles veulent choisir librement le meilleur homme pour elles, donc à leurs yeux, l’union est éminemment romantique. Elles rêvent physiologiquement de ne faire qu’un, d’être en fusion avec un autre. C’est le mythe de l’incomplétude selon Platon. Et pour y parvenir, l’évidence est pour de nombreuses femmes de vivre un amour fusionnel avec un homme, pour retrouver cette sensation de communion, de complétude. Un homme qui saura les aimer, les sécuriser et combler toutes leurs attentes.

Mais, au même titre que les hommes qui recherchent la femme parfaite, cette quête du «prince charmant zéro défaut» n’est-elle pas un leurre qui aliène les femmes et les empêchent de vivre de vraies histoires ?

Bien sûr que c’est un mode de pensée aliénant et handicapant dans les relations amoureuses: on idéalise l’histoire romantique mais cette quête de communion renvoie à l'idée de perfection et d'absolu, à des impossibles. Et si l’on parvient à trouver quelqu’un qui remplisse nos critères, on va vouloir que ça dure et que l’idylle soit parfaite chaque jour. Mais ce besoin de perfection ne peut pas être touché en permanence, dans la réalité, cela ne tient pas la route. Il y a des moments qui sont parfaits, mais ce n’est pas perpétuel. D’autant qu’un homme – ou femme — ne peut pas combler absolument toutes les attentes de sa partenaire, puisque chacun arrive dans la relation avec ses névroses, ses blessures d’enfance non résolues, son histoire. En avançant dans la relation, le prince charmant descend forcément de son piédestal, et on finit par l’accuser de tous nos maux plutôt que de s’intéresser aux schémas qui nous poussent à refaire les mêmes erreurs.

Mais pourquoi ce mythe du prince charmant est-il un fantasme sexuel aussi fort ?

C’est quelque chose qui est très bien décrit par la sociologue Eva Illouz dans son ouvrage Hard Romance, 50 nuances de Grey et nous (éd. du Seuil). Les livres d’E.L. James, et tous les ouvrages de «  mum porn » ont toujours des traits communs dans leur scénario. Ils mettent en scène une jeune femme, une girl next door à laquelle on peut s’identifier, et un prince charmant des temps modernes, un prototype d’homme puissant, dominant, un « mâle alpha » qui séduit les femmes parce que, tout en étant macho et indomptable, il va avoir un côté hypersécurisant, tendre, attentif et protecteur une fois qu’il sera tombé amoureux de l’héroïne.

Le fait que cette figure masculine hautement fantasmée plaise autant est lié à un sentiment d’insatisfaction, c’est le propre du fantasme : rêver de la perfection. C’est la non-acceptation du réel, puisque la vraie vie est jugée trop dure et insatisfaisante. En pratique, cet homme qui n’existe que dans ces livres vie plaît aux femmes qui s’ennuient dans leur quotidien et leur vie sexuelle. Elles projettent sur lui leur idéal et en font l’objet de leur désir, parce qu’il marie les contraires, à la différence de leur mari, ce qui est très excitant pour elles et leur permet de s’évader. Ce sont des femmes qui ont recherché et trouvé la sécurité auprès de l’homme qui partage leur vie, mais désormais, elles recherchent une sexualité plus débridée et l’aventure. En soi, il n’y a aucun mal à fantasmer, bien au contraire ! Mais si, plutôt que de la nourrir, le fantasme n’est qu’un moyen de fuir la réalité, c’est là qu’il devient un problème.

Alors comment s’affranchit-on de ce mythe d’un homme qui n’existe pas ?

Je reçois des femmes accomplies, indépendantes financièrement et qui me demandent comment devenir indépendantes affectivement. Si on ne veut pas être en couple, c’est un choix. Mais vouloir un compagnon de route, être dans une relation de couple implique une forme de dépendance légitime, ça fait partie du jeu.

En pratique, on commence par pointer ô combien on fuit le réel, à pointer nos insatisfactions liées à nos attentes irréalistes. Et si l’on est en couple, il faut identifier nos attentes déçues, celles qui sont réalisables, ce qui peut être négocié, et essayer de comprendre l’autre, qui peut aussi lutter avec ses propres insatisfactions. En résumé : il faut remettre de l’énergie au sein du couple, plutôt que de se perdre dans des romans de mum porn ou fuir dans le fantasme d’un amant sans jamais confier à son partenaire la source du problème. Si on est lassé.e par une sexualité plan-plan, il faut se demander pourquoi notre vie sexuelle s’est-elle affadie et pourquoi le désir s’est-il appauvri ? Est-ce par manque de temps, parce qu’on est accaparé par le boulot ou les enfants, parce qu’on ne se regarde plus, que l’on est dans le reproche mutuel ? Il faut essayer de trouver l’origine du malaise et communiquer pour y remédier. Mais pas n’importe comment : il ne faut pas être dans la critique, mais essayer de comprendre l’autre, de renouer l’alliance. Et surtout ne pas se résigner.

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