Le QG de l'association des gilets jaunes de la Haute-Marne, près de Saint-Dizier.
Le QG de l'association des gilets jaunes de la Haute-Marne, près de Saint-Dizier. — Nicolas Raffin/20 Minutes

RESTER VISIBLES (3/8)

Grand débat national: A Saint-Dizier, les «gilets jaunes» veulent savoir «où va l’argent» de leurs impôts

Troisième reportage à Saint-Dizier (Haute-Marne), où des manifestants ont muré l’entrée du centre des impôts le 19 décembre, pour exprimer leur ras-le-bol contre l’injustice fiscale…  

  • Depuis le 17 novembre, le mouvement des «gilets jaunes», spontané, hétérogène, venu des périphéries, interroge et bouscule la société française.
  • Pour tenter de comprendre le mouvement des «gilets jaunes», cette inquiétude pour l’avenir, nous revenons, à froid, dans certaines villes de France au cœur d’événements qui ont marqué la contestation.
  • Troisième épisode de notre série #Restervisibles, à Saint-Dizier (Haute-Marne), où la colère est toujours aussi grande contre le système actuel et où les impôts sont un sujet de crispation majeur. 

A intervalles réguliers, le grondement des avions Rafale déchire le ciel gris de Saint-Dizier. Située juste à côté de la plus grande ville de Haute-Marne – 25.000 habitants –, la base aérienne 113 est le principal employeur du département : 1.800 personnes y travaillent, dont 1.700 militaires. Parmi eux, des pilotes chargés de la dissuasion nucléaire. Difficile de faire mieux pour incarner la présence et le pouvoir de l’Etat. Pourtant, en ce lundi de janvier, les « gilets jaunes » rencontrés par 20 Minutes ont souvent l’impression que cet Etat ne cesse de s’éloigner d’eux à une vitesse supersonique.

Cette défiance s’est concrétisée le 19 décembre dernier. Ce jour-là, les « gilets jaunes » ont prévu d’apporter leur soutien aux policiers qui font grève pour dénoncer leurs conditions de travail. Mais quelques heures avant cette action, plusieurs de leurs cabanes situées sur un rond-point sont détruites par les forces de l’ordre. Dès lors, plus question de soutenir la police. A la place, les manifestants décident de lancer une autre opération prévue de longue date : murer symboliquement l’entrée du centre des impôts de Saint-Dizier, situé en face du commissariat, avec des parpaings. Devant les caméras, leur porte-parole Ludovic La Paglia dénonce « ces belles institutions qui nous mettent à terre ».

Les grands thèmes du grand débat

Quelques semaines plus tard, son discours n’a pas changé. « Le centre des impôts, il est bon à fermer. On est assommés de taxes », explique-t-il. Avec sa carrure imposante, sa voix qui porte, et son envie de bien faire, Ludovic La Paglia est devenu presque naturellement l’une des figures du mouvement « gilets jaunes » dans la région. Alors qu’il parcourait « entre 800 et 1.200 kilomètres par jour » pour son travail – il livre des entreprises en produits de décapage –, il a tout mis de côté depuis deux mois pour se consacrer entièrement à sa nouvelle cause.

Parmi les combats à mener figure notamment la question fiscale. Le thème fait partie du grand débat national et du questionnaire récemment mis en ligne par le gouvernement. L’intitulé est vaste : « Comment rendre notre fiscalité plus juste, plus efficace, plus compétitive et plus lisible ? ».

« Nos dirigeants sont plus performants lorsqu’il s’agit des hauts revenus »

L’une des questions a d’ailleurs fait bondir Marie-Hélène, une retraitée « gilet jaune » qui participe au mouvement depuis ses débuts : « Parmi les dépenses de l’Etat, dans quel domaine faut-il faire avant tout des économies ? » La réponse fuse : « Mais aucun ! Nos dirigeants ne se rendent pas compte de ce que l’on vit. Ils doivent se reconnecter au terrain ». Pour elle, le traitement des citoyens est loin d’être équitable : « Le gouvernement a supprimé l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] très rapidement. Mais pour rembourser la CSG aux retraités, il faudra patienter des mois ! Nos dirigeants sont plus performants lorsqu’il s’agit des hauts revenus ».

Un extrait du cahier de doléances et de propositions installé en mairie de Saint-Dizier.
Un extrait du cahier de doléances et de propositions installé en mairie de Saint-Dizier. - Nicolas Raffin/20 Minutes

Même impression pour Sandrine, qui tient un tabac-presse dans le centre de Saint-Dizier. Même si elle n’est pas particulièrement fan du mouvement « gilet jaune », la commerçante les rejoint sur un point : « On paye des impôts, et c’est normal. Mais on ne sait pas du tout où ils vont ». « Je me demande où va l’argent ! » s’interroge aussi Marie-Hélène.

Des injonctions « contradictoires »

En réalité, on sait déjà où l’impôt est collecté : dans le fameux centre des finances qui avait été muré en décembre. Sur place, les agents préfèrent rester discrets lorsqu’on évoque l’épisode. Rachel Sugneau, secrétaire départemental de FO-Finances publiques, se charge de résumer le sentiment de ses collègues. « On n’a pas été surpris par cette action, les "gilets jaunes" voulaient toucher un symbole de l’Etat ».

Le centre des impôts de Saint-Dizier.
Le centre des impôts de Saint-Dizier. - Nicolas Raffin/20 Minutes

La syndicaliste ne s’étonne pas non plus de la défiance croissante envers les impôts. « Les injonctions sont contradictoires : notre ministre, Gérald Darmanin, nous demande de rendre un service de qualité. Mais en même temps, on supprime des postes dans les services des impôts aux particuliers. Pour le contribuable, les interlocuteurs deviennent de plus en plus lointains, inaccessibles, et cela peut contribuer au sentiment que les services publics disparaissent ».

La Haute-Marne a eu chaud : la fermeture de quatre trésoreries – sur les douze que compte le département - était prévue en 2019. Une menace finalement levée après la visite d’Emmanuel Macron en octobre dernier à Colombey-les-Deux-Eglises, là où repose le général De Gaulle.

Haro sur la TVA

Pour les « gilets jaunes », l’impôt doit se transformer en moyen de pression contre l’État. « On a demandé aux commerçants et aux grandes enseignes de ne plus reverser à l’État la TVA et les taxes en tout genre, expose Ludovic La Paglia. A la place, ils pourraient le stocker sur un compte bloqué, pour limiter au maximum les remontées d’argent. Le gouvernement ferait vraiment la gueule si ça prenait de l’ampleur ».

« En 1988 et 1989, les agents des finances publiques avaient fait grève et avaient déjà bloqué le prélèvement de la TVA, rappelle Rachel Sugneau. Depuis, l’État a pris des mesures de protection : la majorité des entreprises reverse aujourd’hui la TVA par virement automatique. Celles qui tenteraient de s’y opposer devraient faire face à des poursuites ». Ce n’est pas un hasard : la TVA est la principale ressource du budget de l’État, avec 154 milliards d’euros récupérés en 2018, loin devant les 72 milliards d’euros générés par l’impôt sur le revenu.

« Beaucoup de choses ont changé »

En attendant de voir si les commerçants rejoindront leur mouvement, les « gilets jaunes » de Saint-Dizier et des alentours assurent qu’ils ne lâcheront rien. Symbole de leur détermination : la création d’une association, baptisée « Les Gilets Jaunes 52 » (numéro de la Haute-Marne) qui revendique 2.000 adhérents.

Dans leur bâtiment construit en quelques jours, les gilets jaunes préparent leurs prochaines actions.
Dans leur bâtiment construit en quelques jours, les gilets jaunes préparent leurs prochaines actions. - Nicolas Raffin/20 Minutes

Les militants se sont aussi attelés à la construction d’une « maison » pour héberger le siège de leur association. Situé en bordure d’une route nationale, le bâtiment est sommaire mais se repère de loin : il est surmonté par le drapeau de la France et de la Haute-Marne, et par un squelette revêtu d’un « gilet jaune ». C’est là que se préparent les prochaines mobilisations. « Cela fait du bien de se rendre compte que beaucoup de gens ont le même ressenti que nous, affirme Anne, auxiliaire de vie et référente du groupe « action » de l’association. Beaucoup de choses ont changé grâce aux "gilets jaunes", et je pense que ce n’est pas fini ».

« On fait clairement du militantisme »

Ce lundi 28 janvier, c’est jour de réunion du bureau : une vingtaine de personnes se presse dans une petite salle pour faire le point sur l’organisation et les actions à venir. La petite assemblée discute de la mobilisation contre la loi « anti-casseurs » : pour les « gilets jaunes », le texte vise clairement à réduire leur droit à manifester. Auparavant, l’association s’était mobilisée contre des suppressions de postes dans des collèges et des hôpitaux.

Non, il ne s'agit pas d'une base pirate.
Non, il ne s'agit pas d'une base pirate. - Nicolas Raffin/20 Minutes

D’après Ludovic La Paglia, cette ambition de prendre position sur de nombreux sujets est appelée à durer. « On fait clairement du militantisme, explique-t-il. On fait du porte-à-porte, on va relever les cahiers de doléances dans les mairies. » Même s’ils n’envisagent pas forcément de prendre une part active au grand débat, « L’objectif, à terme, c’est de constituer une liste pour les municipales. Il faut rentrer dans les institutions, les mairies, pour faire crever le problème de l’intérieur ».

 

20 secondes de contexte

Dans le sillage du grand débat national lancé par le gouvernement, la rédaction donne la parole aux acteurs de ce mouvement inédit, désormais tous confrontés à cette même problématique : rester visibles. A Mantes-la-Jolie, Toulouse ou Angoulême... la série #Restervisibles se décline en huit reportages publiés chaque vendredi entre le 18 janvier et le 8 mars.