De l'aide sociale à l'enfance à la rue: «J'ai 22 ans et je ne vois pas le bout du tunnel», raconte Patrick

TEMOIGNAGE Le rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre dévoilé ce vendredi souligne les galères de logement des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance (ASE), comme Patrick…

Delphine Bancaud

— 

Patrick Brugioti, le 24/01/2018
Patrick Brugioti, le 24/01/2018 — D.Bancaud/20minutes
  • Patrick s’est retrouvé à la rue à 17 ans.
  • Il est désormais logé en centre d’hébergement et de réinsertion sociale, mais rêve plus que tout d’avoir son propre logement.
  • Il raconte son parcours du combattant à l’occasion de la publication ce vendredi du rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre, qui se penche notamment sur les difficultés des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance.

« J’ai envie d’avoir mon chez-moi ». Ce cri de désespoir, Patrick Brugioti est épuisé de le pousser. A 22 ans, il a tout connu : les familles d’accueil, la rue, les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Car Patrick n’a pas eu la chance d’avoir une véritable adolescence. Il fait partie de ces jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance (ASE), confrontés à un vrai parcours du combattant pour se loger et évoqué dans le rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre dévoilé ce vendredi.

Il a été placé dans plusieurs familles d’accueil, sans jamais trouver sa place. « Un jour, j’ai pris mon sac et j’ai claqué la porte. Je ne voulais surtout pas être placé à nouveau, donc j’ai décidé de me débrouiller seul, même si je n’avais que 17 ans », raconte-t-il.

« C’était Koh-Lanta cette vie-là »

Au début, Patrick trouve refuge à l’hôpital Cochin. « C’était en décembre, pendant le plan grand froid, donc on m’a laissé dormir dans le hall et on m’apportait à manger. J’allais aux bains douches pour me laver », se souvient-il. Mais après deux mois, Patrick doit partir. « Je n’avais nulle part où aller. J’ai dormi dans la rue pendant trois ans. Et j’ai fêté mes 18 ans dehors », poursuit-il. Il alterne alors les abris de fortune : un château toboggan dans un jardin public, la devanture d’un magasin fermé, une station de métro, des locaux professionnels désaffectés…

« C’était Koh-Lanta cette vie-là. Mais certains passants habitués à me voir, m’apportaient un chocolat chaud ou me donnaient un peu d’argent. Un jeune à la rue, ça les remuait. J’ai même été hébergé trois jours chez une dame. Et parfois, je travaillais au noir en tant que livreur », évoque-t-il.

« Je ne vois pas le bout du tunnel »

A cette époque, Patrick fréquente aussi les accueils de jour. Une assistante sociale qu’il y rencontre, lui obtient une place dans un CHRS en 2017. Il peut enfin dormir dans un vrai lit dans une chambre individuelle. Mais c’est loin d’être suffisant pour lui. « Les foyers, ça détruit moralement. Je ne peux inviter personne chez moi, j’ai l’impression d’être toujours surveillé. Et toutes les nuits, je suis réveillé par un de mes voisins qui hurle et je suis sans cesse dérangé par un autre qui fume tout le temps du shit. Ça m’angoisse, je dors mal et je ne mange pas assez », raconte-t-il. Pendant notre rencontre, Patrick ne cesse d’ailleurs de bailler, il a l’air épuisé. « Je suis suivi par un médecin et psychiatre », confie-t-il.

Mais sa fatigue ne gomme pas sa colère « J’ai 22 ans et je veux vivre dans mon propre studio. Est-ce trop demander ? Je ne vois pas le bout du tunnel », s’emporte-t-il. Et quand on lui parle de la crise des « gilets jaunes », Patrick rage encore : « Il faut que le président comprenne que pour nous, la vie est super dure ». Une petite éclaircie est quand même apparue récemment sur sa route : depuis juillet, Patrick effectue un service civique trois jours par semaine et touche 470 euros par mois. « Je suis chargé d’accompagner des personnes âgées lors de leurs sorties. C’est sympa, on s’entend bien et ça m’a appris que j’étais quelqu’un de bien », confie-t-il. Dans quelques mois, il signera un CDD pour devenir gardien de maison de retraite. En espérant qu’il se transforme en CDI pour enfin pouvoir prendre un appartement.