«Faudra-t-il des morts?» La justice appelée à arbitrer l'usage controversé des lanceurs de balle de défense

JUSTICE Selon le collectif militant « Désarmons-les » et le journaliste indépendant David Dufresne, 17 personnes ont perdu un oeil depuis le début du mouvement des « gilets jaunes »…

N.Sa avec AFP
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Un policier armé d'un lanceur de balles de défense pendant une manifestation des « gilets jaunes ».
Un policier armé d'un lanceur de balles de défense pendant une manifestation des « gilets jaunes ». — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

« Faudra-t-il des morts » ? La CGT et la Ligue des droits de l’homme (LDH) ont vivement interpellé la justice administrative jeudi, en réclamant la suspension en urgence de l’utilisation des lanceurs de balle de défense (LBD) pour les prochaines manifestations des «gilets jaunes».

« Est-ce qu’on empêche des manifestants d’être grièvement blessés, d’être mutilés ou de perdre un oeil samedi ? Telle est la question », a résumé l’avocat de la LDH, Arié Alimi, devant le tribunal administratif de Paris. « Samedi, il y a des vies en jeu », a-t-il asséné, estimant que si aucun manifestant n’est mort, c’est « uniquement parce qu’on a de bons services hospitaliers en France ».

« Le maintien de l’ordre, ça ne se fait pas avec des hochets »

Le syndicat et l’association ont formé un référé en urgence pour forcer l’État à suspendre l’utilisation de cette arme controversée lors des prochains rassemblements de « gilets jaunes » et lors de l’appel à la grève générale le 5 février. Son utilisation actuelle est contraire aux droits fondamentaux, selon eux. « Aujourd’hui, on va manifester à ses risques et périls, et pas n’importe quels risques, c’est celui de se faire sectionner un membre ou de perdre un oeil », a lancé l’avocate de la CGT, Lorraine Questiaux.

« Le maintien de l’ordre, ça ne se fait pas avec des hochets », a rétorqué la représentante du ministère de l’Intérieur, Pascale Léglise. « S’il n’y a pas d’arme intermédiaire, il y a quoi ? Il y a le 9 mm », a-t-elle ajouté : « Ou alors on laisse faire les émeutes urbaines, les saccages, les forces de l’ordre qui brûlent comme des torches vivantes. »

La fonctionnaire a rappelé le « cadre strict » d’utilisation du LBD-40, « mal nécessaire pour assurer la sécurité ». Il est utilisé « quand les forces de sécurité sont menacées ou qu’elles ne parviennent pas à défendre le terrain qu’elles occupent ». En cas « d’usage abusif », policiers et gendarmes subiront des « sanctions pénales et administratives », a-t-elle ajouté.

1.000 tirs de LBD depuis le début des manifestations

Selon le collectif militant «Désarmons-les» et le journaliste indépendant David Dufresne, 17 personnes ont perdu un oeil depuis le début du mouvement. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner comptabilise, lui, quatre personnes gravement blessées à l’oeil sur les 81 enquêtes menées par l’IGPN, la police des polices.

Le ministre a annoncé cette semaine que les forces de l’ordre utilisant cette arme seraient équipées d’une caméra-piéton lors de l’acte 11 samedi des « gilets jaunes ». Face à une « situation quasi-insurrectionnelle », il y a eu « 1.000 tirs de LBD depuis le début des manifestations », a annoncé Pascale Léglise : « On n’est pas sur un ratio déraisonnable ».

« Le nombre d’usages est très variable selon les samedis, ce qui prouve bien que les forces de police se livrent à une analyse de la situation », a complété la représentante de la préfecture de police de Paris, Sabine Roussely.

« L’Allemagne, le Royaume-Uni et la Belgique ne sont pas à feu et à sang »

« L’État est en train de nous dire : "Attendons les morts, peut-être que quand il y aura des morts, on les retirera" », s’est indignée l’avocate de la CGT, Lorraine Questiaux. - Le LBD-40, successeur du « Flash-Ball » utilisé à partir des années 90 avant d’être abandonné pour son imprécision, fait débat depuis plusieurs années.

Les avocats des requérants ont rappelé que le Défenseur des droits s’est prononcé contre l’usage du LBD en opération de maintien de l’ordre. Et que de nombreux pays d’Europe n’utilisent pas cette arme. « Que je sache, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Belgique ne sont pas à feu et à sang », a fait valoir Lorraine Questiaux.

Le tribunal doit statuer dans la soirée ou vendredi. Mais l’affaire pourrait se prolonger devant le Conseil d’État, « seul compétent » pour donner des ordres au gouvernement, a argué l’Intérieur.