VIDEO. Dordogne: «Les gens se détestent»... Le projet de déviation de Beynac divise un village entier

REPORTAGE Un projet de déviation routière à 30 millions d’euros a été stoppé en cours de route par le Conseil d’Etat fin décembre en Dordogne, après dix mois de travaux. L’affrontement entre partisans et opposants au contournement a été relancé de plus belle à Beynac…

Elsa Provenzano

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Les opposants à ladéviation parlent de 200 poids lourds par jour et ses défenseurs d'un maximum de 350 par jour.
Les opposants à ladéviation parlent de 200 poids lourds par jour et ses défenseurs d'un maximum de 350 par jour. — E.Provenzano / 20 Minutes
  • Le Conseil d’Etat a suspendu en cours de route les travaux de construction de la déviation routière de Beynac, en Dordogne, fin décembre.
  • Le département a lancé les travaux sans que le recours devant la haute juridiction ne soit purgé. La décision a ravivé le débat entre les deux camps, ce qui provoque des tensions dans ce petit village.
  • Le tribunal administratif doit trancher sur le fond dans les prochains mois.

De notre envoyée spéciale à Beynac (Dordogne),

« Le Conseil d’Etat, je l’invite à venir passer un mois ici pour qu’il se rende compte », fulmine Stéphanie Naboulet, directrice de l’hôtel-restaurant du Château à Beynac, village de Dordogne classé comme l’un des plus beaux de France, et situé sur la route entre Sarlat et Bordeaux. Dans sa salle de restaurant, en bord de route, elle raconte que ses clients se retrouvent dans le noir lors des passages des poids lourds.

Beynac est classé comme l'un des plus beaux villages de France.
Beynac est classé comme l'un des plus beaux villages de France. - E.Provenzano / 20 Minutes

Pire, malgré le double vitrage et la climatisation, installée pour éviter d’ouvrir les fenêtres, les nuisances sonores perturbent le sommeil de ses visiteurs. « La chambre 5, je la loue en dernier, c’est la plus bruyante », regrette-t-elle. Selon le département, il y a jusqu’à 350 poids lourds dans les deux sens qui transitent par ce petit bourg. Et pour la commune, qui a fait un comptage par caméra, ce serait 200 au maximum.

Les travaux de construction de la déviation routière de Beynac ont été engagés il y a un peu plus de 10 mois par le département de la Dordogne et ont été stoppés brutalement le 28 décembre par le Conseil d'Etat, saisi par des associations opposées au contournement. La haute juridiction a estimé que le projet ne répondait pas à un intérêt général et a annulé les arrêtés préfectoraux pris en février 2018.

« Quand le chantier a commencé le recours contentieux devant le Conseil d’Etat n’était pas encore purgé, remarque Daniel Doublier, adjoint au maire de Beynac. La déclaration d’utilité publique était ancienne et le département savait que le recours était recevable. » La commune avait notamment réalisé, entre-temps, un élargissement de la chaussée de la départementale qui traverse le village. Si elle reconnaît que certains habitants peuvent être gênés par le trafic, elle pense que c’est une minorité et que le « trafic journalier est celui d’une desserte locale et qu’il a plutôt tendance à diminuer grâce à l’A89 ».

Le chantier a été stoppé le 28 décembre.
Le chantier a été stoppé le 28 décembre. - E.Provenzano / 20 Minutes

De son côté, le département estime qu’il avait eu tous les feux verts pour mener à bien son chantier. « Il y a eu dix recours déboutés par le tribunal administratif, alors personne ne s’attendait à ça », se défend Germinal Peiro, son président (PS), qui assure n’avoir été au courant du recours que « quelques semaines avant » l’annonce de la décision du Conseil d’Etat. Persuadé d’avoir pris toutes dans les précautions dans ce dossier, il estime que le département est « victime d’un mauvais fonctionnement des institutions juridiques » et il dénonce un « scandale national ».

Le sujet déchire les habitants de Beynac

Ce coup d’arrêt n’a fait que raviver la division sur le sujet des 550 habitants de Beynac. Si certains commerçants en première ligne s’affichent vent debout contre le projet, d’autres veulent rester « neutres » pour ne pas froisser leurs clients, forcément des deux bords. « Je suis un peu en retrait sur ce sujet, avance l’un d’entre eux, qui préfère rester anonyme. Mais je pense que ce projet peut aussi dévier mes clients. Ce n’est pas anodin que les Châteaux soient opposés au projet. » La menace d’un village « fantôme » revient parmi les opposants au projet, alors que ses défenseurs pensent que le château du XIIe siècle et la beauté du site continueront d’attirer les touristes, quoi qu’il arrive.

Le château de Beynac attire de nombreux touristes en été.
Le château de Beynac attire de nombreux touristes en été. - E.Provenzano / 20 Minutes

Pour Stéphane Depenweiler, qui gère une boutique de foie gras à Beynac, c’est si la déviation ne se fait pas que le village va dépérir. « Il faut qu’il soit plus paisible et alors les touristes prendront le temps d’y flâner et les gens du coin y viendront davantage aussi. » Il assure qu’aujourd’hui certains renoncent à rentrer dans le village à cause des problèmes de circulation. « Ils font demi-tour dans ma cour et elle est si abîmée que je la refais une fois par an », déplore-t-il.

Une autre commerçante veut bien nous dire un mot, mais sans donner son nom. « Vous savez tout se sait dans un petit village », s’excuse-t-elle. Plutôt favorable à la déviation, elle s’inquiète surtout des tensions suscitées par ce débat dans Beynac : « Les gens se détestent et ils sont méchants entre eux. » Cette commerçante raconte que dans le salon de coiffure (qu'elle ne gère pas), le débat sur le contournement est carrément interdit, pour couper court aux querelles. Ambiance.

Séduit par le charme du village périgourdin, un couple de retraités Marie-Hélène Acquaviva et Christian Rubas, s’y est installé en 2018 dans une maison située sur la route en question, la départementale 703. « J’ai vite déchanté car je ne dors plus à cause du bruit, lance cette retraitée. On passera plutôt l’été dans notre maison en Aveyron. »

15 millions déjà dépensés sur le chantier

Près du domaine de Monrecour, juste avant d’arriver à Beynac, on tombe sur le chantier à l’arrêt, entièrement clôturé. Des piles de béton ont été installées, des machines sont encore sur place, figées dans la boue.

La déviation est un chantier de 3,2 kilomètres de route qui doit permettre de préserver le petit village périgourdin du trafic routier. Il doit enjamber deux fois la Dordogne et passer sous une voie ferrée pour un montant de plus de 30 millions d’euros. Quinze millions d’euros ont déjà été dépensés pour lancer les travaux, achevés à 50 % selon Germinal Peiro et 30 % selon Jean-François Vidalie, membre de la SEPANSO et membre du  collectif sauvons la vallée de la Dordogne.

Indispensable pour le département dont les présidents successifs défendent le projet depuis 1985, il est jugé désastreux pour le patrimoine naturel par les associations de protection de l’environnement et les propriétaires des châteaux, nombreux à surplomber la très touristique vallée de la Dordogne. Stéphane Bern en personne est intervenu pour s’opposer au contournement, donnant un retentissement médiatique national à ce dossier.

« Certes, on a un mois d’embouteillages l’été mais ici, la vallée où l’on trouve plusieurs châteaux médiévaux et de la Renaissance fait une boucle magnifique et c’est une zone classée Natura 2000, fait valoir Jean-François Vidalie. Ce serait une balafre dans le paysage. » Le président du département défend l’idée que le tracé s’y insère bien, soulignant qu’il n’est même pas visible depuis « le calvaire », un point de vue situé près du château de Beynac. « Ils [les détracteurs du projet] sont amoureux de la vallée mais pas de Beynac, ironise Michel Bennati, membre de l'association J'aime Beynac. Un tel trafic n’a rien à faire dans ce village, coincé entre la falaise et la rivière. »

Pour Jean-François Vidalie, le tribunal administratif qui devrait se prononcer sur le sujet devrait s’aligner sur la position du Conseil d’Etat. « Il y a 95 % de chances pour que le projet soit enterré. » Le département ne l’entend pas de cette oreille, quitte à relancer une nouvelle procédure pour achever le chantier. Il organise un rassemblement sur le site le 16 février prochain et une pétition a été lancée pour que le chantier soit terminé.