Pourquoi les jeunes de la France périphérique se sentent-ils oubliés ?

SOCIAL Dans l'essai « Les Invisibles de la République », Salomé Berlioux et Erkki Maillard décrivent l’inégalité des chances dont sont victimes les jeunes des petites villes et des zones rurales…  

Delphine Bancaud

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Un jeune à la campagne.
Un jeune à la campagne. — pixabay
  • Les jeunes de la France périphérique souffrent à la fois d’un manque de mobilité, d’un phénomène d’autocensure, de la fracture numérique, de l’absence de réseau…
  • Alors qu’ils représentent 60 % des jeunes âgés de 15 à 19 ans, cette jeunesse est un angle mort des politiques publiques.
  • Mais il existe des solutions pour les sortir de leur sentiment d’enclavement.

« T’es une fille, boursière, tu viens de la campagne… Manquerait plus que tu sois handicapée aussi ! ». Tels sont les mots adressés par un étudiant parisien à Salomé Berlioux, 29 ans, originaire d’un hameau de 180 habitants dans l’Allier, le jour de son entretien d’admission à Sciences Po.

Des mots qui témoignent des multiples obstacles qu’affrontent les jeunes habitant dans les petites villes, les villages et les zones pavillonnaires. Ces barrières, Salomé Berlioux les décrit dans un ouvrage qui vient de paraître, Les Invisibles de la République*, qu’elle a coécrit avec Erkki Maillard, avec lequel elle a aussi fondé l’association Chemins d’avenirs, qui aide les jeunes à sortir de leur isolement. Un constat ayant une résonance particulière avec la crise des « gilets jaunes », qui a fait ressortir le malaise de la « France des ronds-points ».

« Ils ont l’impression d’être assignés à résidence »

Paradoxe : alors que 60 % des 15-19 ans vivent dans ces territoires, « ces jeunes sont oubliés, car trop éloignés des centres-villes. On ne les voit pas et on ne les entend pas », a expliqué Erkki Maillard ce lundi, lors d’une conférence de la Fondation Jean-Jaurès. Leur premier frein dans la vie réside dans leurs difficultés à se déplacer. Et ce, parce qu’ils n’ont pas le permis, que le réseau de transports en commun est trop restreint, que l’abonnement au train est trop cher ou que certains bus ne circulent pas certains jours de la semaine… Difficile donc pour eux d’accéder aux activités extrascolaires ou culturelles. Mais aussi de pouvoir faire les études dont ils rêvent, souligne Salomé Berlioux : « Exemple avec Charlotte, qui a dû renoncer aux études de médecine car la fac était trop loin de chez elle. N’étant pas boursière, elle n’était pas suffisamment riche pour se payer une chambre étudiante », indique-t-elle.

Certains élèves de cette France périphérique s’interdisent même d’aller au lycée général alors qu’ils en auraient le niveau, car il est trop loin de chez eux. Ils choisissent de s’orienter par défaut en lycée professionnel ou agricole. Et ils vivent leur absence de mobilité comme un échec : « Ils entendent en permanence des discours vantant les vertus de la mobilité, de la part des personnalités politiques, comme des employeurs. Or, certains d’entre eux n’ont jamais pris le train. Ils ont l’impression d’être assignés à résidence », indique Erkki Maillard. D’où le sentiment de déconnexion qu’ils éprouvent, mêlé à une forme de frustration.

« Ces jeunes s’autocensurent en permanence »

Mais leurs entraves ne sont pas que matérielles, elles sont aussi psychologiques. « Car ces jeunes s’autocensurent en permanence. Ils s’autolimitent dans leurs choix d’orientation et intériorisent leur incapacité supposée à accéder aux métiers de leur choix. Ils se concentrent sur les diplômes les plus facilement professionnalisants », constate Salomé Berlioux. Une tendance qui est renforcée par leur manque d’informations sur les filières d’excellence et la pénurie de conseillers d’orientation-pyschologues dans les établissements. « Même si Internet regorge d’informations sur les filières, le fait qu’ils n’aient pas accès à une information vivante et personnalisée les coupe de certaines opportunités. Quand on envisage de faire médecine et qu’on connaît un médecin dans son entourage cela permet par exemple, de désacraliser le concours », insiste Salomé Berlioux.

Les personnels de l’Education nationale ont aussi une part de responsabilité dans la tendance à ne pas s’autoriser certaines ambitions, selon Erkki Maillard : « Dans les établissements de la France périphérique, on note confortablement les élèves pour les encourager. Mais l’effet pernicieux c’est qu’ils le savent et complexent par rapport au niveau des élèves des grandes villes », constate-t-il.

« Cette jeunesse est sous les radars des politiques publiques »

Et in fine, ces jeunes ont souvent accès à des emplois moins qualifiés que leurs camarades des grandes villes, comme l’observe Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop : « Dans la France périphérique, les perspectives d’emploi sont moins évidentes que dans les grandes villes : on travaille surtout dans la logistique, les services à la personne, le commerce, le tourisme… D’où l’impression d’une France qui avance à deux vitesses : celle de métropoles, connectée à la mondialisation et celle des territoires où se développe l’ économie de la débrouille », indique-t-il.

Face à ce constat, il y a urgence à agir, selon Jérôme Fourquet : « Cette jeunesse est sous les radars des politiques publiques et le risque majeur c’est qu’elle fasse sécession avec le reste de la société française », ajoute-t-il. Pour ce faire, Salomé Berlioux et Erkki Maillard ont plusieurs suggestions. « Il faut développer le mentorat. Ils ont besoin d’être poussés par quelqu’un qui leur donne le déclic psychologique de tenter des études dans une autre ville, par exemple », indique-t-elle, forte des exemples de parrainages réussis de son association. « Il faut aussi développer des bourses pour ceux qui décident d’étudier loin de chez eux et accompagner les jeunes qui veulent passer des concours pour leur donner les codes », ajoute Erkki Maillard. Et le fait de parler d’eux est une première marche gravie.

 

*Les invisibles de la république, Salomé Berlioux et Erkki Maillard, éditions Robert Laffont,  20 euros.