Mal-logement: La galère des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance pour trouver un toit

SOCIAL Les jeunes qui ont été placés dans leur enfance cumulent les handicaps sur le marché résidentiel

Delphine Bancaud

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Illustration difficulté d'accéder à un logement
Illustration difficulté d'accéder à un logement — Pixabay
  • A 18 ans, les jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance subissent une injonction à être autonomes, sauf s'ils ont décroché un contrat «jeune majeur».
  • Faute d’emploi stable et de soutien familial, ils sont nombreux à connaître la précarité résidentielle, comme le souligne le rapport annuel de la fondation Abbé-Pierre qui paraît ce vendredi.
  • Dans son plan pauvreté dévoilé en septembre, le gouvernement s’est engagé à les aider, mais pour l'heure, quatre conventions ont été signées avec les départements.

La vie les a déjà malmenés enfants, mais une fois devenus majeurs, c’est parfois pire. A 18 ans, les jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance (ASE) sont censés voler de leurs propres ailes et quitter la structure ou la famille d’accueil dans laquelle ils vivaient, car ils ne disposent plus de prise en charge légale. Et ils sont alors confrontés à des difficultés pour se loger, comme le souligne le rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre dévoilé ce vendredi.

« On demande à des jeunes réputés fragiles et sans soutien familial d’être plus autonomes que tout autre jeune. Et face à cette perspective, ils éprouvent souvent un sentiment d’abandon », dénonce Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre. Un avis partagé par Pascale Dietrich-Ragon, chercheuse à l’Ined : « Ces jeunes qui ont été souvent ballottés entre le domicile familial et plusieurs structures d’accueil savent que leur expulsion de l’institution est programmée. C’est une source de stress et d’angoisse pour eux », explique-t-elle.

Pas de contrat jeune majeur pour tous

Les plus chanceux d’entre eux décrochent un contrat «jeune majeur» (CJM), qui permet de prolonger potentiellement jusqu’à leurs 21 ans le soutien de l’aide sociale à l’enfance et d’être hébergé. Mais les conditions pour bénéficier de ce contrat sont laissées à l’appréciation des départements et pour l’obtenir, le jeune doit avoir un projet d’insertion (formation, emploi…).

Autre souci : entre 2016 et 2017, le nombre de contrats « jeune majeur » a diminué de plus de 10 % dans la moitié des départements. « Les contrats "jeune majeur" sont délivrés de plus en plus difficilement et pour des durées plus courtes. Et ce, pour des raisons économiques », constate Pascale Dietrich-Ragon.

Certains connaissent des épisodes de rue

Pour tous ceux qui ne bénéficient pas d’un contrat « jeune majeur » et qui doivent trouver un toit par eux-mêmes, cette quête relève souvent du parcours du combattant : « Les jeunes issus de l’ASE cumulent les handicaps sur le marché immobilier. Plus de 30 % d’entre eux sont sans emploi, plus de 25 % sont en formation et pour ceux qui occupent un emploi, la majorité ont un emploi précaire, non-qualifié et faiblement rémunéré. D’où la réticence des bailleurs à accepter leur dossier », constate Pascale Dietrich-Ragon.

Ce qui poussent certains à retourner chez leurs parents, alors même qu’ils ont de mauvaises relations avec eux, voire qu’ils ont subi leur violence étant enfant. « D’autres se mettent en couple précocement et se retrouvent démunis en cas de séparation », constate la chercheuse. « Les autres sont souvent contraints de faire appel aux dispositifs d’urgence. Pire : 8 % des jeunes sortis de l’ASE depuis un peu moins d’un an, ont connu un épisode de rue. D’ailleurs, sur les 143.000 personnes sans domicile fixe recensées par l’Insee en 2012, 23 % ont eu un passé d’enfant placé », alerte Manuel Domergue.

Plus de contrats jeunes, une solution

Des cas de détresse qui devraient amener les pouvoirs publics à prendre des mesures, selon la Fondation Abbé-Pierre : « Les jeunes sortant de l’ASE doivent pouvoir être accueillis dans des studios semi-autonomes encadrés par des animateurs socioculturels, dans des foyers de jeunes travailleurs, dans des pensions de familles ou dans des cités universitaires », insiste le directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre. Mais pour ce faire, il faudrait que l’État et les collectivités locales créent davantage de places dans ces structures. « Et aussi qu’ils réservent des places dans ces structures à ces jeunes », souligne Pascale Dietrich-Ragon.

« Il faut également sécuriser les contrats "jeune majeur" afin qu’ils soient plus longs », suggère aussi Manuel Domergue. Une idée qui a d’ailleurs été soutenue par la députée LREM, Brigitte Bourguignon. Cette dernière a défendu une proposition de loi, suggérant de rendre obligatoire l’obtention d’un contrat « jeune majeur » pour tous les jeunes qui ne disposent pas de ressources financières à leur sortie de l’ASE.

Le plan pauvreté affiche des bonnes intentions

De son côté, dans un rapport remis en juin 2018, le CESE (Conseil économique, social et environnemental) préconisait de renforcer l’accompagnement par les conseils départementaux des jeunes qui sortent de l’ASE avec un revenu minimum social garanti jusqu’à la fin des études ou le premier emploi durable (CDD de plus de dix mois ou CDI), cofinancé par l’État et les départements. Reste à savoir si les moyens déployés par le gouvernement suffiront pour aider chaque jeune à trouver un toit.

Dans le plan pauvreté, présenté en septembre, le gouvernement a ainsi déclaré son intention d'« empêcher toute sortie sans solution » des jeunes de l’ASE « en articulant la protection offerte par les départements et les dispositifs de droit commun de l’État ». Interrogé par 20 Minutes, le secrétariat d’Etat aux Solidarités indique que pour l’heure, déjà quatre départements ont signé une convention avec l’Etat (Nord, Pas-de-Calais, Bas Rhin et Indre-et-Loire) en s’engageant à prévenir les sorties sèches de l’ASE pour bénéficier en retour d’un soutien financier du gouvernement.