Etat des lieux du sexisme en France: «10 millions de femmes ont vécu dernièrement un acte sexiste en France»

INTERVIEW Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, en est convaincue : avant de condamner le sexisme, il faut sensibiliser. Ses recommandations figurent dans le premier rapport sur l'état du sexisme en France, publié ce jeudi...

Propos recueillis par Justine Guitton-Boussion

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Une bannière durant la manifestation pour les droits des femmes, le 8 mars 2018 à Athènes.
Une bannière durant la manifestation pour les droits des femmes, le 8 mars 2018 à Athènes. — Nikolas Joao Kokovlis/S/SIPA
  • Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publie ce jeudi le premier état des lieux du sexisme en France.
  • 89 % des victimes d’actes sexistes sont des femmes. Dix millions de femmes affirment avoir vécu dernièrement un acte sexiste.
  • Le Haut Conseil a écouté pendant un mois les trois matinales radio les plus écoutées de France. 71 % des sketchs diffusés mobilisent au moins un ressort sexiste.
  • Le Haut Conseil souhaite avant tout qu’une étude scientifique soit réalisée par un organisme de recherche, pour mieux comprendre la gravité des effets du sexisme. Il compte également mettre en place une grande campagne de sensibilisation, puis donner des outils aux acteurs (police, justice) pour mieux appréhender le sexisme.

La loi relative à l’égalité et à la citoyenneté, promulguée en janvier 2017, promettait la publication par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, d’un rapport sur l’état du sexisme​ en France. Commencé en mai 2017, il est publié ce jeudi.

Les actes sexistes sont massivement commis par des hommes contre des femmes : 89 % des victimes d’actes sexistes sont des femmes, et 91 % des mis en cause sont des hommes. Dans son rapport, le Haut conseil a choisi de se focaliser sur deux domaines : les injures sexistes et l’humour. Danielle Bousquet, la présidente du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, résume à 20 Minutes les 135 pages du dossier.

Pourquoi y a-t-il eu une nécessité de rédiger ce rapport ?

Puisque le sexisme est à l’origine de toutes les inégalités que l’on constate entre les femmes et les hommes, nous avons préconisé un rapport pour comprendre les ressorts du sexisme, où est-ce qu’il s’exprime, de quelle manière, etc. La loi Egalité et citoyenneté de janvier 2017 a repris cette préconisation et nous a donnés comme mission, entre autres, de réaliser tous les ans un rapport sur l’état du sexisme en France. Celui-ci est le premier d’une longue série.

Comment avez-vous choisi les deux secteurs étudiés ?

Quatre femmes sur dix disent qu’elles subissent aujourd’hui soit une injustice, soit une humiliation, du fait qu’elles sont des femmes. Si on rapporte cette donnée au nombre de femmes en France, cela veut dire que 10 millions de femmes ont vécu dernièrement un acte sexiste. Cela touche énormément de personnes. On a donc choisi d’étudier l’humour et les injures sexistes, parce que ce sont deux sujets extrêmement banalisés, et pourtant présents dans le quotidien des femmes. Les blagues sexistes, notamment, sont légion. Les membres du Haut Conseil à l’égalité femmes-hommes ont écouté pendant un mois, en novembre 2017, les trois matinales radio les plus écoutées en France (le 7/9 de France Inter, RTL Matin et Europe 1). 71 % des sketchs mobilisent au moins un ressort sexiste, c’est énorme. Je ne dis pas que tout le monde en rit (un tiers des hommes seulement en rit), mais c’est très sérieux, très important, et pourtant complètement banalisé.

De quelle façon avez-vous réuni ces données ?

Nous avons travaillé avec l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) qui fait des études de victimation chaque année, avec la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques des ministères sociaux (DREES), et le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). Ce sont des organismes qui font tous les ans un certain nombre d’études, nous leur avons glissé des questions qui nous intéressaient. Ce sont donc les études menées sur un grand échantillon de Françaises et Français qui ont permis d’obtenir ces chiffres-là.

Qu’est-ce qui ressort principalement de votre rapport ?

Le sexisme est une idéologie de l’infériorité des femmes par rapport aux hommes. Elle est dangereuse car elle fait des dégâts sur les femmes, sur leur comportement, sur leur corps. Le sexisme peut avoir des impacts extrêmement graves, en partant de l’humiliation et en allant jusqu’au crime. C’est une idéologie très répandue, quotidienne, qui est très faiblement condamnée. On peut la comparer au racisme, ce sont les mêmes ressorts. Il est donc urgent d’agir.

Que recommandez-vous ?

Ce qui me semble très important, c’est qu’il puisse y avoir une étude spécifique sur le sexisme, chaque année, qui soit menée cette fois de manière scientifique, par un organisme de recherche. Une étude permettrait d’avoir des chiffres précis sur les actes et les injures sexistes en France, et sur la perméabilité, la tolérance de la population face au sexisme. Nous partirions d’une année zéro avec ces chiffres-là. Et ensuite, on recommencerait tous les ans ou tous les deux ans, pour voir où nous en sommes. On a besoin de regarder si, en faisant une grande campagne de sensibilisation, qui me semble à l’heure actuelle indispensable, on a une prise de conscience des Français, et donc une baisse de la tolérance.

Est-ce que vous pensez que des campagnes de sensibilisation vont réellement avoir un effet contre le sexisme ?

Ça ne suffit pas, c’est vrai. Mais déjà, cela montrerait ce qu’est le sexisme. Parce qu’aujourd’hui, même les personnes victimes de sexisme ne s’en rendent pas forcément compte. Quand il y a des blagues sur les blondes, certaines femmes blondes rient ! En étant peut-être un peu mortifiées de l’intérieur, mais sans se rendre compte d’à quel point c’est grave d’être considérées comme des créatures inférieures. C’est banalisé. L’important est de repérer, de dire « ça c’est sexiste, c’est inacceptable », parce que dans un pays de culture de l’égalité, ce n’est pas acceptable qu’une partie de la population soit considérée comme inférieure par rapport à une autre.

Réaliser une étude scientifique sur le sexisme, puis mettre en place une campagne de sensibilisation, est-ce plus urgent que condamner le sexisme ?

Oui, parce que pour que les juges puissent mieux condamner, il faut qu’ils soient convaincus de la gravité et de l’importance du sexisme. Ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. Aujourd’hui, la banalisation explique le fait qu’il y ait aussi peu de condamnations. En 2017, quatre condamnations pour injures sexistes ont été prononcées. Sachant que quand on prononce une injure sexiste, on est susceptible d’être condamné à une année de prison, et 45.000 euros d’amende. Quatre condamnations en un an, cela veut dire que tout le monde est très tolérant, parce qu’il n’y a pas cette étude qui permet de mesurer la gravité de ce qu’est le sexisme, et de ses effets. La police et la gendarmerie ne prennent pas très souvent les plaintes, eux aussi ont besoin d’être formés.

Avez-vous eu des surprises en rédigeant ce rapport ?

La grande révélation, c’est que le sexisme est quotidien et continu pour les femmes. On rit des femmes le matin à la radio, on démarre la journée en étant humiliée parce qu’on est une femme. Ensuite, dans la rue, on peut se faire traiter de « vieille morue » ou de « salope ». Au bureau, un collègue va faire une blague salace parce qu’on a mis du rouge à lèvres, ou parce qu’on a un soutien-gorge visible. Et quand on rentre le soir, on peut se faire battre par son compagnon parce que les violences conjugales font partie de ce qui est produit par le sexisme. C’est un continuum. Pas pour 100 % des femmes bien évidemment, mais ça arrive.

Quelles recommandations faites-vous au grand public ?

Si vous réalisez qu’une blague que vous venez d’entendre ou que vous avez envie de faire, est sexiste : il faut le dire. Dire « J’avais envie de faire une blague sexiste, ce n’est pas normal » ou « Tu as fait une blague sexiste, ce n’est pas normal ». De la même manière qu’aujourd’hui on est attentifs aux blagues racistes, il faut être attentifs aux blagues sexistes. Il faut qu’il y ait une condamnation sociale du sexisme, en plus d’une condamnation politique et judiciaire.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de l’égalité entre les femmes et les hommes ?

Absolument. Je pense que tous ces mouvements qui dénoncent partout le sexisme, sont formidables. Et les jeunes sont moins tolérants au sexisme que leurs aînés, ils dénoncent beaucoup plus que les adultes.