«Gilets jaunes»: Grenades, lanceurs de balle de défense... L'arsenal du maintien de l'ordre est-il trop dangereux?

VIOLENCES Si le ministre de l’Intérieur assure qu’aucun policier ou gendarme ne serait à l’origine de violences volontaires à l’égard des manifestants, les témoignages de «gilets jaunes» blessés par les forces de l’ordre s’accumulent en ligne…

Helene Sergent

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Ce pompier volontaire, manifestant blessé à Bordeaux lors de la mobilisation des gilets jaunes le 12 janvier dernier, a été plongé depuis dans un coma artificiel.
Ce pompier volontaire, manifestant blessé à Bordeaux lors de la mobilisation des gilets jaunes le 12 janvier dernier, a été plongé depuis dans un coma artificiel. — MEHDI FEDOUACH / AFP
  • Le défenseur des droits, Jacques Toubon, a reçu 25 saisines – dont certaines collectives – depuis le début de la contestation des « gilets jaunes », douze d’entre elles évoquant des tirs de balles de défense.
  • Selon le ministère de l’Intérieur, 1.700 manifestants auraient été blessés depuis le 17 novembre ainsi que 1.000 forces de l’ordre.
  • L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a reçu près de 200 signalements pour violences policières présumées et a été saisie de 67 dossiers par l’autorité judiciaire.

« Je ne connais aucun policier, aucun gendarme qui ait attaqué des gilets jaunes. Par contre, je connais des policiers et des gendarmes qui utilisent des moyens de défense ». Mardi, interrogé par plusieurs médias puis par le député Hugo Bernalicis (LFI) à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur a ardemment défendu les forces de l’ordre : « Ils font toujours face avec proportionnalité, avec discernement et s’il y a des fautes qui doivent être établies alors nous devons la transparence, parce que nous devons l’exemplarité. »

Une exemplarité que beaucoup réclament, au regard du nombre grandissant de signalements pour violences policières présumées réalisés auprès de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Depuis le début de la mobilisation des « gilets jaunes », près de 1.700 manifestants ont été blessés et 10 personnes sont décédées. Dans ces chiffres, difficile d’évaluer la part de blessures à imputer aux armes utilisées par les policiers et gendarmes chargés du maintien de l’ordre. Mais la diffusion de plus en plus massive de vidéos, témoignages et photos de manifestants visés par des tirs de lanceur de balle de défense (LBD 40) ou des grenades GLI-F4 interroge : les forces de l’ordre doivent-elles continuer à utiliser ces armes lors des manifestations ?

Des blessures irréversibles sous-estimées

Un bout de gencive arraché, des ligaments sectionnés, des visages tuméfiés. Les conséquences d’un tir de lanceur de balles de défense - venu remplacer petit à petit le Flash-Ball - ou de l’explosion d’une grenade GLI-F4 sont innombrables. Souvent graves, parfois irréversibles. Depuis le début de la mobilisation le 17 novembre, le documentariste et journaliste indépendant David Dufresne diffuse chaque jour, les effets de ces armes qui figurent toujours dans l’arsenal légal du maintien de l’ordre. Un inventaire violent.

Selon RTL, au moins « six manifestants ont été recensés pour des blessures irréversibles aux yeux ou à la main ». Une information qui nous a été confirmée mais qui serait bien en dessous de la réalité selon l’avocat Arié Alimi, membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme. « On dénombrerait au moins une vingtaine de personnes énucléées depuis le 17 novembre. J’ai moi-même plusieurs cas dans mon cabinet, y compris de blessés par grenades. Mais les chiffres exacts ne sont pas rendus publics, et le ministère refuse de s’exprimer sur la nature des violences alors qu’il serait en droit de le faire », estime l’avocat.

Un vieux débat

Au sein de l’Union européenne, la France est le seul pays à être doté de ces armes - LBD 40 et grenades GLI F4. « Nos forces de l’ordre ont été élevées avec ces grenades. Si l’Etat décide de les supprimer, ils auront l’impression de ne pas savoir faire, d’être démunis. Or des solutions existent. Il suffit de regarder chez nos voisins. L’Allemagne a fait face au G20 à Hambourg avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau, ils ont appris à gérer les manifestations sans armes à feu », souligne Ainoha Pascual, avocate au barreau de Paris et membre d ’un collectif qui dénonce la « militarisation » du maintien de l’ordre.

Autre explication selon elle, le sentiment d’impunité que peuvent ressentir certains policiers et gendarmes : « Les condamnations pour une utilisation illégale de ces armes sont très faibles. La probabilité même pour qu’ils soient poursuivis est tout aussi faible. Ça peut désinhiber. Et ce alors que des faits de "violence avec armes par personne dépositaire de l’autorité publique, ayant entraîné une infimité permanente" sont passibles d’un procès aux assises ».

A cet élément s’ajoute également la sociologie des manifestants, si particulière dans le cadre de cette mobilisation. Peu familiers des manifestations, les « gilets jaunes » ont parfois été surpris par cette forme de réponse policière, qui accompagne pourtant depuis des années les différents mouvements sociaux.

Et le débat n’est pas neuf. Le recours à ces armes a fait l’objet de nombreuses critiques ces dernières années. L’augmentation des blessés en 2016 dans les cortèges contre la loi Travail et le décès de Rémi Fraisse en 2014 à Sivens, après avoir été touché par une grenade explosive offensive, ont entraîné des débats au sein des forces de l’ordre et une réponse politique avec l’interdiction de cette grenade.

Mais le reste de l’arsenal continue de présenter un risque, a dénoncé en janvier 2018 Jacques Toubon, défenseur des droits. Dans son rapport sur le maintien l'ordre, il pointait « la gravité des blessures » occasionnées par ces « armes de force intermédiaire », un manque de « transparence » sur leurs conditions d’utilisation et recommandait la réalisation d’une large étude sur le sujet.

Aujourd’hui, alors qu’un pompier volontaire présent à Bordeaux lors de la manifestation du 12 janvier dernier est actuellement plongé dans un coma artificiel, la réponse politique se fait attendre. Selon nos informations, aucune réflexion sur l’usage des LBD 40 et des grenades GLI-F4 n’aurait été lancée au sein du ministère de l’Intérieur.

Un « déni de réalité »

« Ce n’est pas une absence de réponse politique, c’est carrément un déni de réalité de la part du ministre de l’Intérieur, tance l’avocat Arié Alimi, Il faut une interdiction de ces armes que tout le monde, le défenseur des droits, l’ONU, l’Union européenne et d’innombrables associations jugent extrêmement dangereuses ». Une dangerosité que les policiers eux-mêmes mesurent malgré le cadre légal d’utilisation existant.

Interrogé en 2016 dans le cadre des débordements lors de la loi Travail, le syndicaliste (Unsa Police), Jean Luc Taltavull confiait alors à 20 Minutes avoir lui-même reçu lors d’un entraînement un projectile issu d’une grenade de désencerclement et en avoir gardé un « bel œdème au niveau du ventre ». « Il existe certaines conséquences que l’on ne maîtrise pas et malgré toutes les précautions, il y aura toujours des blessés. On comprend le questionnement mais cette arme reste appréciée des effectifs parce qu’elle permet le maintien à distance », reconnaissait le policier.

Invité sur France Inter mardi 8 janvier, l’ancien directeur de la police nationale Frédéric Pechenard, aujourd’hui vice-président de la région Ile-de-France (LR) plaide lui pour un changement de doctrine : « Semaine après semaine, malgré les incidents et les provocations, la police réussit à maintenir l’ordre difficilement, mais sans mort. Cette doctrine de maintien de l’ordre avec l’absence de contact est parfaitement efficace avec des manifestants, mais dépassée quand on a affaire à des émeutiers. »

Une question demeure alors, estime l’avocate de plusieurs blessés, Ainoha Pascual : « Faudra-t-il encore des morts pour que le politique se saisisse de cette question ? ».