«Juges en Corse»: «Beaucoup ont estimé à un moment que cela devenait trop dangereux»

INTERVIEW Le journaliste Jean-Michel Verne a rencontré neuf juges et magistrats ayant officié en Corse. Il livre leurs expériences de la justice insulaire dans un ouvrage publié jeudi et intitulé « Juges en Corse »…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Pressions, menaces ou lassitude, neuf magistrats et juges ont livré leurs souvenirs de leurs passages en Corse au journaliste Jean-Michel Verne.
Pressions, menaces ou lassitude, neuf magistrats et juges ont livré leurs souvenirs de leurs passages en Corse au journaliste Jean-Michel Verne. — PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

« Laissez tomber la Corse, vous allez vous y perdre », a glissé un jour un « parrain » de l’île à l’ex-juge d’instruction Guillaume Cotelle. Comme lui, huit autres anciens magistrats ayant exercé en Corse entre 1991 et 2017 témoignent dans un livre publié ce jeudi.

Sobrement intitulé Juges en Corse (Ed. Robert Laffont), l’ouvrage donne la parole - souvent trop rare - à ces professionnels de la justice. Rédigé sous la direction du journaliste indépendant Jean-Michel Verne, le livre dresse un portrait inédit de l’histoire récente de l’île. Un projet nécessaire pour l’auteur au regard des enjeux politiques à venir pour la société corse.

Comment est née l’idée de ce livre ?

En juillet 2017, le journal Corse-Matin a consacré un article au procureur de Bastia, Nicolas Bessone. Le magistrat venait d’être placé sous protection policière pour sa fermeté affichée face aux supporters du Sporting Club de Bastia (SCB). Je me suis dit qu’il fallait consacrer un livre à ces juges qui officient ou officiaient en Corse. Je traite d’affaires judiciaires depuis près de trente ans, j’ai dirigé un quotidien sur l’île, 24 Ore, j’ai des attaches en Corse et je savais qu’il y avait tous les ingrédients nécessaires pour écrire ce livre. J’avais aussi la confiance des magistrats et j’ai choisi de donner la parole à ceux qui avaient un vécu, une humanité particulière et qui avaient envie de raconter leur histoire.

Après avoir mené tous ces entretiens, selon vous la justice s’exerce-t-elle de la même façon en Corse et sur le reste du territoire ? Qu’est-ce qui diffère et pourquoi ?

L’insularité, l’histoire violente de l’île, la culture, l’identité forte et l’existence d’une mafia locale compliquent l’exercice des magistrats en Corse. Même ceux qui ont des origines corses rencontrent des difficultés. C’est peut-être plus facile au début mais beaucoup moins lorsqu’ils se retrouvent à gérer des dossiers sensibles. Tout le monde se connaît, vous pouvez avoir dans une même famille un médecin, un juge, un avocat et un truand. La porosité mafieuse au sein de la société et les particularités culturelles créent un mélange détonant pour les magistrats qui travaillent en Corse.

Quel récit vous a le plus marqué lors de ces entretiens ?

L’histoire la plus forte est sans nul doute celle de Philippe Toccanier. Ce juge est arrivé en poste en 1999 juste après l’assassinat du préfet Claude Erignac. Tous les matins, il quittait son domicile à 7h30 pour se rendre à son travail. Un matin, il décide de partir à 7h parce qu’il sait que l’audience du jour sera plus chargée que d’habitude.

Quand il ouvre la porte de son appartement, il trouve sur son palier un engin qui fait « tic-tac ». Une bombe. Derrière lui, il sait que sa femme et ses enfants de 6 et 8 ans dorment dans leur chambre. Il a juste le temps de les faire sortir par une autre issue pour les mettre à l’abri puis d’appeler un démineur. S’il était sorti de chez lui à 7h30 au lieu de 7h, il n’aurait probablement jamais pu me livrer ce souvenir.

Qu’ont-ils gardé de leur passage en Corse ?

Tous avaient un haut niveau d’investissement par rapport à leur métier. Mais certains comme Guillaume Cotelle, ancien juge d’instruction à Bastia en 2005, ont ressenti une vraie lassitude. Il m’a expliqué qu’il avait eu besoin de tourner la page, notamment après un simulacre de cambriolage à son domicile. Il est devenu depuis président du tribunal de grande instance de Mont-de-Marsan. Beaucoup ont estimé à un moment que cela devenait trop dangereux, et mettre sa famille sous protection policière, c’est un enfer.

Comment la justice gère aujourd’hui les dossiers « corses » ?

Il existe une mafia corse, c’est indéniable. Aujourd’hui l’île se couvre de centres commerciaux immenses, la spéculation immobilière est exponentielle et le prix des terrains atteint des sommes complètement folles. Un argent considérable circule en Corse et 4 ou 5 personnes font la loi d’un point de vue économique.

Pour autant, ce que l’on sait, c’est que la JIRS de Marseille - la juridiction interrégionale spécialisée et chargée des dossiers corses sensibles - semble avoir pris le chemin du désengagement. On investit moins les dossiers corses, c’est un choix stratégique. En parallèle, il y a une tendance à transférer le travail judiciaire vers les offices centraux policiers basés à Paris.

Comment peut-elle évoluer selon vous ?

En Sicile, la mafia Cosa Nostra a prospéré sur le dos de l’autonomie de la région. La santé publique ou la formation sont entièrement gérées de façon autonome et la Sicile est presque devenue un état dans l’Etat. Si le statut de la Corse n’en est pas là, on peut imaginer que la mafia insulaire vienne réclamer sa part du gâteau dans ce processus d’autonomie.

Quant à la société corse, elle oscille entre crainte et volonté d’en sortir. Ce sont toujours les mêmes qui profitent de cette connivence entre milieux économiques et politiques et cela dégrade l’image de la Corse. L’île est devenue une terre d’extrême richesse et d’extrême pauvreté.