«Gilets jaunes» à Bordeaux: Pourquoi la mobilisation est-elle si forte dans la capitale girondine?

SOCIETE La métropole de Bordeaux est devenue attractive plus tardivement que les autres agglomérations et plus rapidement, laissant une partie de la population sur le bord de la route…

Elsa Provenzano

— 

Quelque 4.600 « gilets jaunes » ont défilé samedi 5 janvier 2019 dans les rues de Bordeaux, retrouvant leur niveau de mobilisation d'avant les fêtes de fin d'année.
Quelque 4.600 « gilets jaunes » ont défilé samedi 5 janvier 2019 dans les rues de Bordeaux, retrouvant leur niveau de mobilisation d'avant les fêtes de fin d'année. — AFP
  • Les manifestations des « gilets jaunes » organisées à Bordeaux attirent massivement des participants issus de l’ensemble de la région Nouvelle Aquitaine.
  • La mutation de la métropole devenue particulièrement attractive ces dernières années aurait contribué à aggraver les inégalités entre les métropolitains et le reste de la population.

« Bientôt ce seront les Parisiens qui descendront manifester à Bordeaux avec nous ! », s’amuse un participant Bordelais au dernier défilé des «gilets jaunes» du samedi 5 janvier. La mobilisation loin d’y faiblir s’était même amplifiée par rapport au week-end précédent. La police comptabilisait 4.600 personnes au plus fort de la journée. Un chiffre à relativiser en l’absence de syndicats associés au mouvement pour proposer leurs propres évaluations.

Réputée calme socialement, la capitale girondine n’en finit pas de rassembler des cortèges imposants. Comment expliquer qu’elle soit devenue au fil du mouvement des « gilets jaunes »  un centre névralgique de la mobilisation ? Pour Jean Petaux, politologue à Sciences Po Bordeaux, les manifestants, qui viendraient principalement de l’extérieur de Bordeaux et même de l’extérieur de la Métropole, viennent « exprimer une impression de délaissement et d’abandon » dans la « mini-capitale » qu’est Bordeaux.

Le politologue fait l’hypothèse que les participants viennent de différents endroits de la région (Charente, Dordogne, Landes etc.) et des territoires ruraux de la Gironde dans lesquels la mobilisation est marquée (Virsac et Langon par exemple) pour exprimer leur mécontentement. Lors de leur dernière réunion dans le Médoc​, les « gilets jaunes » envisageaient le déplacement à Bordeaux (environ une heure de route) comme une façon de « se compter » et de faire nombre.

La LGV, « dernier clou du cercueil » 

La métropole a été « modernisée » tardivement en comparaison aux autres agglomérations françaises. Et ce rattrapage a eu lieu à marche forcée. « Ce qui est certain c’est que la brutalité de cette 'modernité' a créé un effet de halo sur la métropole qui renvoie dans l’obscurité la périphérie », estime le politologue.

Laurent Chalard, docteur en géographie à la Sorbonne, partage cette analyse, ce qu'il qualifie de « crise de croissance » de la métropole, ce changement rapide d’échelle, contribuerait à expliquer que la crise sociale nationale prenne une coloration particulièrement forte à Bordeaux. Selon les derniers chiffres de l'Insee, il souligne que la Gironde affiche de loin la plus forte croissance démographique nationale de France métropolitaine en volume en 2015, soit 18 000 habitants supplémentaires. 

Il y a un an et demi la ligne à grande vitesse met Bordeaux à deux heures de Paris, quand les Girondins sont contraints à des trajets lents et compliqués (problèmes récurrents de saturation du trafic automobile) pour des distances bien moindres. Un point qui a pu contribuer à accroître le sentiment d’injustice. « La LGV a été le dernier clou du cercueil », estime Jean Petaux.

Le profil sociologique de la population a changé

Dans beaucoup de métropoles, c’est le solde naturel (excédent des naissances par rapport aux décès) qui est moteur dans l’évolution de la population. Mais en Gironde, Laurent Chalard relève que c’est le solde migratoire (un excédent lié à de nouveaux arrivants sur le territoire) qui tire la croissance démographique.

Ce phénomène, qui s’est accentué au début des années 2000, a conduit à diversifier les profils sociologiques de la population. « Les arrivants dans le département de la Gironde sont globalement plus diplômés [par rapport au niveau moyen de la population girondine] et constitue une main-d’œuvre qualifiée, qui va par exemple travailler dans les secteurs des hautes technologies et du nucléaire », précise le géographe. 

L’arrivée de ces populations plus argentées a entraîné une montée des prix de l’immobilier et une montée en gamme des commerces. « Ceux qui ont connu le Bordeaux d’avant le boom constatent ces changements sans en bénéficier », pointe Laurent Chalard. 

Une remise en question de la métropole millionnaire? 

Alors que des réponses nationales sont attendues, des questions se posent aussi localement, sur la poursuite de ce phénomène de métropolisation dont certains effets pervers sont pointés du doigt. Le politologue Jean Petaux n’est pas persuadé que les ambitions de Métropole millionnaire se concrétisent vraiment, alors qu’on compte actuellement 750.000 habitants sur l’agglomération.

« Il y a beaucoup de maires qui sont debout sur les freins pour ne pas construire davantage, de peur de déstabiliser leurs assises électorales », estime-t-il. Car, après le départ des populations les plus pauvres, ce sont celles aux revenus moyens qui pourraient être mises à la porte de la Métropole.