Marseille: «Ces minots ont l’impression d’avoir un vrai job»... Une enquête sur les enfants dans les trafics de drogue

INTERVIEW Romain Capdepon, journaliste à La Provence, signe Les Minots, une enquête sur ces enfants impliqués dans le trafic de drogue à Marseille…

Adrien Max

— 

Romain Capdepon, auteur de l'enquête «Les Minots».
Romain Capdepon, auteur de l'enquête «Les Minots». — Patrick Gherdoussi
  • Journaliste à La Provence, Romain Capdepon publie ce mercredi son livre Les Minots, une enquête sur l’implication de ces enfants dans le trafic de drogue à Marseille.
  • Le livre débute par le règlement de compte du Clos de la Rose, où Jean-Michel, un guetteur de 15 ans avait été abattu, et Lenny, 11 ans, grièvement blessé.
  • La violence de ces jeunes, et leur sentiment d’occuper un vrai job ont le plus marqué l’auteur.

Des « minots » au cœur d’une guerre sans merci. Romain Capdepon, chef du service faits divers au quotidien La Provence, publie ce mercredi Les Minots, aux éditions Jean-Claude Lattès, une enquête sur le quotidien de ces jeunes mineurs au cœur des trafics de stupéfiants à Marseille. Poignant.

Comment vous est venue l’idée d’un livre sur l’implication de ces enfants au cœur des trafics de stupéfiants ?

Antoine Albertini, correspondant pour Le Monde en Corse, et auteur du livre Les Invisibles, souhaitait, pour le second épisode de sa série du même nom, une histoire sur Marseille qui parle de faits divers, avec une problématique prégnante. J’ai immédiatement pensé aux stups, mais cela avait déjà été beaucoup traité. Sauf sous l’angle de ces minots. Il s’agit de l’avenir, il est intéressant de comprendre les enjeux majeurs pour enrayer cette spirale et essayer de trouver des solutions. D’autant plus qu’on les connaît très peu, tous les procès de ces enfants sont à huis clos, on ne connaît pas leur personnalité.

Pourquoi avez-vous choisi le règlement de comptes du Clos la Rose comme point de départ du livre ?

Je n’ai pas vécu cet épisode, j’étais encore en poste à Avignon, et je pense que c’est une bonne chose. Cela m’a permis de me replonger entièrement dans ce règlement de comptes, en discutant avec la maman de Jean-Michel, ce guetteur de 16 ans assassiné, et avec Lenny, 11 ans à l’époque, grièvement blessé. Ce fait divers illustre l’implication de ces minots dans les réseaux. C’est le premier qui a marqué durablement Marseille. Les journalistes et donc l’opinion publique ont pris conscience qu’ils étaient des maillons essentiels dans ce trafic. En procédant de la sorte, les tueurs ont voulu envoyer un message et montrer qu’ils n’ont pas peur d’atteindre des enfants, preuve de leur détermination dans cette guerre.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de cette enquête ?

La première chose, c’est que tous ces minots ont l’impression d’avoir un vrai job, ils ne se considèrent pas comme des délinquants. Ils utilisent d’ailleurs l’expression « jober ». Combien m’ont dit : « Mais Romain, on ne va pas dans le centre-ville "arracher" des colliers à des petites vieilles, on ne braque pas des épiceries. » Puisqu’ils sont pour la majorité déscolarisés, et que bien peu de formations les passionnent, ils font ce job sérieusement, comme un vrai boulot. Ils prennent leur tâche à cœur, s’impliquent, et cela requiert de l’attention, de la patience. Les guetteurs restent jusqu’à dix heures assis sur une chaise, mais ne doivent pas se louper et réagir au bon moment lors d’une descente. Et les vendeurs se concentrent sur la fidélisation de la clientèle en développant un vrai sens du relationnel.

La deuxième chose, c’est l’extrême violence qui rythme leur quotidien. Et ils n’en sont même plus choqués. Un vendeur de 17 ans m’a raconté qu’il avait dû séquestrer son collègue vendeur sur ordre du chef du réseau. Coups de batte de base-ball, séquestration dans une cave, et trois jours après ils étaient redevenus potes. Il m’a dit « mais attends Romain, il avait perdu 2.000 euros, c’est normal », alors que pour nous, ça paraît surnaturel. Pour eux, c’est la règle, ils sont donc capables d’intégrer certaines règles.

Selon vous, quelle est la solution pour sortir ces enfants des réseaux de trafic de stupéfiants ?

Je ne suis pas sûr que la légalisation changerait quelque chose, les produits vendus dans les cités seraient plus forts que ceux des coffee shops, et ils se tourneraient vers d’autres produits comme la cocaïne, ce qui est déjà le cas. Le plus important, c’est de les empêcher d’y rentrer. Certains en sortent, par amour, par passion du foot ou de la musique, ou parce que les balles ont sifflé trop près d’eux. Il faut trouver quelque chose qui les fait vibrer autant que leur quotidien, mais cela semble compliqué. Il faut donc agir en amont, dès l’âge de 10-11 ans, leur expliquer que ce qu’ils voient depuis petit n’est pas leur seul avenir. Le chemin est certes plus compliqué, mais il y a des possibilités, en France tu peux faire des études quasiment gratuitement. Ce travail doit être mené par l’école, les centres sociaux et surtout les parents. Mais pour cela, il faut que les parents en prennent conscience. La solution est de toute façon très complexe.