Violences sexuelles: «Certaines maladies, comme les fibromes et l'endométriose, sont surreprésentées chez les victimes»

INTERVIEW Pour les victimes de violences sexuelles, l'impact physiologique d'un viol ou d'une agression est souvent aussi important que l'impact psychologique rappelle Violaine Guérin, médecin spécialiste en endocrinologie et gynécologie et présidente de l'association «Stop aux violences sexuelles»...

Propos recueillis par Helene Sergent

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L'association
L'association — LIONEL BONAVENTURE / AFP

Depuis lundi, les victimes du Père Preynat se succèdent à la barre pour témoigner des sévices sexuels subis lorsqu’elles étaient enfants, parfois pendant des années. Cité devant le tribunal de Lyon, le cardinal Barbarin est accusé d’avoir fermé les yeux sur les agissements de ce prêtre. Mardi, Christian Burdet, victime d’agressions sexuelles dans les années 1970 a évoqué sa « vie bousillée » : « C’est comme si j’étais atteint d’une maladie incurable, qu’on ne peut rien faire pour moi. Je vis avec cette souffrance qu’on aurait pu abréger si les faits avaient été dénoncés plus tôt. »

Une souffrance psychologique qui s’accompagne pour de nombreuses victimes de violences sexuelles de pathologies physiques spécifiques. Un impact sur la santé trop souvent oublié pour Violaine Guérin, médecin spécialiste en endocrinologie et gynécologie et présidente de l’association « Stop aux violences sexuelles » qui déplore le manque de formation des soignants à ce sujet.

Que sait-on aujourd’hui de l’impact - à long terme - des violences sexuelles sur la santé des victimes ?

Le monde médical publie de plus en plus de données scientifiques sur des pathologies surreprésentées chez les victimes de violences sexuelles. On sait que certaines maladies sont surreprésentées chez ces personnes. Le corps parle généralement par là où il a souffert.

Chez les femmes victimes d’agressions sexuelles ou de viols, on va s’apercevoir par exemple qu’il y a énormément de pathologies dans la sphère gynécologique comme des fibromes de l’utérus, le cancer du col de l’utérus ou des pathologies infectieuses. Une récente étude réalisée par notre groupe de recherche au sein de l’association a aussi démontré une surreprésentation de pathologies digestives, ORL ou dermatologiques.

C’est le cas également de l’endométriose ?

Oui, il y a une surreprésentation. Ça ne signifie pas que toutes les personnes qui développent une endométriose ont été victimes de violences mais simplement que cette pathologie est très fréquente chez les victimes d’atteintes sexuelles. Cette maladie est mal connue en France et les médecins font très rarement le lien avec des antécédents de violences. Le sujet est encore tabou chez nous. Or, si une patiente développe une endométriose et si elle a été victime de viol ou d’agression, le parcours de soins va être différent d’une autre patiente qui n’a subi aucune atteinte.

Ce lien a par ailleurs été indiscutablement établi dans une récente étude émanant de la Nurse’s Helath Study réalisée sur une importante cohorte d’infirmières américaines. Parallèlement, en France la Haute autorité de santé a publié des recommandations pour la prise en charge de patientes souffrant d’endométriose et nulle part il n’est fait référence aux antécédents de violences sexuelles, nulle part il est préconisé aux médecins généralistes de poser la question des antécédents de violences à leurs patientes.

Pourquoi cet aspect – l’impact physiologique des violences sexuelles – est-il si méconnu aujourd’hui en France selon vous ?

Les professionnels de santé sont peu formés sur le sujet. On parle très peu des violences sexuelles dans les cursus de médecine. C’est en train de changer, mais c’est insuffisant. Ensuite, on travaille beaucoup sur l’impact psychiatrique et psychologique des violences sexuelles, en mettant notamment en avant le syndrome de stress post-traumatique.

Mais il n’est pas spécifique des violences sexuelles et il ne traduit « que » l’existence d’un immense choc psychologique. On oublie trop souvent que la violence sexuelle est un traumatisme sensoriel et corporel. Il faut que les médecins, les psychiatres, tous les acteurs analysent mieux les séquences par lesquelles passent les victimes.

Existent-ils des thérapies ou des prises en charge spécifiques pour les victimes de violences sexuelles ?

Dans un premier temps, il faut faire une analyse de tous les symptômes somatiques dont souffre la personne. Un grincement de dents nocturne chronique, une maladie de Crohn peuvent être appréhendés comme des « indices ». Il est essentiel de mettre en rapport tous les troubles fonctionnels. Puis dans le parcours de soins, il va falloir travailler sur la réparation du corps, avec des thérapies psychocorporelles par exemple. Mais il s’agit souvent de techniques très pointues et en France très peu de personnes sont formées sur ces sujets.

Quand une personne est victime de violences sexuelles, elle reçoit ce que j’appelle une « énergie meurtrière ». Cette énergie, vous la recevez et soit vous contractez une énergie de la légitime défense, à la hauteur de ce que vous recevez, soit vous intégrez tout. Dans la plupart des cas, les personnes agressées ou violées vont retourner cette énergie contre elles et développer des processus d’autodestruction. Il est donc indispensable d’évacuer cela, d’apprendre aux patients à réinvestir leur propre corps.

Enfin, il faut impérativement élever le niveau de conscience du grand public sur la gravité des violences sexuelles et l’impact immense sur les corps et les esprits qu’elles peuvent avoir. Elles détruisent des vies.