«Gilets jaunes»: Pourquoi les familles monoparentales se sentent au bord du chemin?

SOCIAL Les pères et mères seuls sont nombreux sur les ronds-points à manifester leurs difficultés au quotidien…

Delphine Bancaud

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Illustration d'une famille monoparentale
Illustration d'une famille monoparentale — LOIC VENANCE / AFP
  • Les familles monoparentales sont aujourd’hui 23%, contre 12% en 1990.
  • Et ces familles sont particulièrement touchées par la pauvreté. Selon l’Insee, en 2016, 34,8% des personnes vivant dans une famille monoparentale étaient pauvres.
  • Si le gouvernement a pris plusieurs mesures qui auront un effet sur leur pouvoir d’achat, elles semblent insuffisantes pour changer vraiment leurs conditions de vie.

Depuis le début de la crise des « gilets jaunes », ils sont nombreux sur les ronds-points. Les mères ou les pères à la tête d’une famille monoparentale ont crié leur amertume face à un présent difficile et un horizon qui leur semble bouché. A l’instar d’Ibahia, mécanicien ouvrier qui vit seul avec sa fille de 12 ans, et qui a répondu à notre appel à témoins. « Je gagne 1.500 euros nets par mois et je paye 500 euros de loyer pour un T2 en bordure de Toulouse. Si j’obtenais un crédit immobilier, je ne pourrais acheter qu’un T1, donc nous restons là où nous sommes. Mes vacances à la montagne ne sont pas possibles et je ne peux pas m’acheter une voiture écolo trop chère. Alors ce n’est pas 100 euros de plus par mois qui suffiront », indique-t-il, en faisant allusion à la hausse de 100 euros par mois de la prime d’activité annoncée pour répondre à la mobilisation des « gilets jaunes ».

« La crise des gilets jaunes a rendu visible ces invisibles. Alors que les familles monoparentales vivent généralement repliées sur elles-mêmes, depuis un mois elles ont renoué avec une forme de socialisation et commencent à s’organiser », constate Pauline Leclère, responsable de campagne justice fiscale et inégalités chez Oxfam France. « Leur présence sur les barrages n’est pas étonnante car les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses et qu’elles ont subi une forme de paupérisation ces dernières années, liées à une augmentation de plusieurs de leurs postes de dépenses », observe aussi Maryse Bresson, professeure de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

Des boulots souvent précaires, à temps partiel et mal payés

Une réalité prouvée par les chiffres de l’Insee : aujourd’hui, « sur les huit millions de familles avec enfants de moins de 18 ans, 1,8 million sont des familles monoparentales, soit 23 %. Cette part a fortement augmenté depuis 1990 où elle s’élevait à 12 % », précise l’ouvrage France portrait social 2018. Et ces familles sont particulièrement touchées par la pauvreté. Selon l’Insee, en 2016, 34,8 % des personnes vivant dans une famille monoparentale étaient pauvres, soit une proportion 2,5 fois plus élevée que dans l’ensemble de la population.

Des difficultés financières qui touchent plus durement les mères qui représentent 85 % des parents à la tête d’une famille monoparentale : « A la suite d’une séparation, l’Insee constate une chute de 20 % du niveau de vie chez les femmes, contre 3 % pour les hommes. Souvent parce que leur conjoint touchait un salaire plus élevé qu’elle », explique Maryse Bresson. Ces faibles revenus sont aussi liés aux difficultés rencontrées par les parents isolés sur le marché de l’emploi : « Ils occupent très souvent des emplois à temps partiel, car il est difficile de faire garder leurs enfants. Et ils sont souvent bloqués dans leur évolution professionnelle, faute de pouvoir se rendre plus disponible », observe Maryse Bresson. En 2017, les femmes occupaient en effet 70 % des CDD et des emplois intérimaires et 78 % des emplois à temps partiel.

Les mères solos deux fois plus touchées par le chômage que les autres

« Et concernant les femmes seules, elles sont souvent cantonnées aux secteurs d’activité les moins rémunérateurs, comme le nettoyage, les services à la personne, la santé, l’hôtellerie-restauration », relève Pauline Leclère. En 2014, 15 % des mères seules étaient au chômage, près de deux fois plus que l’ensemble des femmes.

Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les parents isolés ne touchent pas tous d’aides sociales : « Les allocations familiales ne sont pas versées si on a un seul enfant, hors dans 57 % des familles monoparentales, il n’y a qu’un enfant », souligne Maryse Bresson. De plus, aujourd’hui, entre 30 % et 40 % des pensions alimentaires ne sont pas versées ou le sont partiellement. Et l’allocation de soutien familial qui est accordée au titre d’avance sur pension alimentaire impayée n’est que de 115,30 euros par mois et par enfant. « Et lorsque le parent qui a la garde des enfants touche une pension alimentaire, elle n’est pas très élevée. Elle s’élève en moyenne à 170 euros par mois et par enfant selon l'Insee », relève Maryse Bresson.

Des aides de l’Etat encore insuffisantes

Face à ce sombre constat, Emmanuel Macron a évoqué lors de son allocution du 10 décembre, la « colère sincère » de « la mère de famille célibataire, veuve ou divorcée qui ne vit plus, qui n’a pas les moyens de faire garder les enfants et d’améliorer ses fins de mois ». « Je les ai vues ces femmes de courage », reconnaissait encore le président. Certaines mesures annoncées mi-décembre (hausse de la prime d’activité, prime de fin d’année défiscalisée, annulation de la taxe carbone sur l’essence.) auront un effet sur le pouvoir d’achat des parents isolés. Par ailleurs, dans le plan pauvreté annoncé en septembre, le gouvernement a annoncé la création de 30.000 places en crèche ainsi que le développement de la tarification sociale de la restauration scolaire qui bénéficieront entre autres aux familles monoparentales. D’ici 2020, création de 300 crèches à « vocation d’insertion professionnelle » et de 300 nouveaux centres sociaux pour aider les familles monoparentales verront le jour.

Mais selon Pauline Leclère, le compte n’y est pas : « Il faut développer des politiques publiques spécifiquement fléchées vers les familles monoparentales. En contraignant encore davantage les entreprises à lutter contre les temps partiels et les horaires hachés ; en revalorisant les salaires des métiers occupés principalement par des femmes », insiste-t-elle. « Il faut beaucoup plus de places en crèche, réfléchir à l’instauration d’allocations familiales dès le premier enfant… », suggère de son côté Maryse Bresson. Une chose est sûre : dans les cahiers de doléances mis à disposition dans des mairies en vue du débat national, la question des familles monoparentales revient souvent. L’occasion de faire bouger les choses ?