Nomophobie: «On parle d’addiction au smartphone quand il y a une perte de contrôle sur l’objet»

INTERVIEW Le smartphone, devenu compagnon indispensable et outil multifonctions, peut provoquer une addiction chez certains, et même une nomophobie, élu mot de l’année et contraction de « no mobile phone phobia »…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration de lycéens sur leur smartphone.
Illustration de lycéens sur leur smartphone. — S.POUZET/SIPA
  • Nomophobie a été élu mot de l’année 2018 par le comité du Cambridge Dictionnary.
  • Il décrit l’angoisse de ne pas avoir son smartphone, ou qu’il ne fonctionne plus.
  • Pour en savoir plus sur cette nomophobie et cette dépendance toujours croissante à ce petit objet bien utile, « 20 Minutes » a interrogé la psychologue Stéphanie Bertholon.

Et le mot de l’année, selon le comité du Cambridge Dictionary, est…. Nomophobie. Rien à voir avec l’homophobie ou la peur des noms, il s’agit en réalité d’un mot-valise qui nous vient de l’anglais :  « no mobile phone phobia », soit « la peur ou l’inquiétude ressentie à l’idée de se trouver sans téléphone mobile ou d’être dans l’impossibilité de s’en servir », selon la définition du Cambridge Dictionary. Pour y voir plus clair dans cette nouvelle névrose contemporaine, nous avons interviewé Stéphanie Bertholon, psychologue et co-fondatrice du Centre de Traitement du Stress et de l'Anxiété et auteure de Vivre mieux dans un monde stressant

Le mot nomophobie vient d’être élu mot de l’année 2018 par le Cambridge Dictionary, est-ce le signe que cette peur d’être loin de son e-doudou s’amplifie ?

Oui, ce terme souligne le caractère pathologique de nos rapports avec le smartphone. Le rapport au téléphone a beaucoup évolué, ces dernières années. Il fait tellement de choses qu’il devient un auxiliaire neurologique indispensable pour beaucoup d’entre nous. Aujourd’hui, les gens en salle d’attente ne lisent plus de livre… Comme si c’était compliqué d’attendre, de s’ennuyer. On ne tolère plus la frustration, il faut toujours occuper son esprit.

Un utilisateur de smartphone.
Un utilisateur de smartphone. - Pixabay

Cette nomophobie touche-t-elle beaucoup de personnes ?

De plus en plus, surtout les jeunes entre 18 et 25 ans, si l’on regarde les études américaines sur le sujet. Cela peut être une fuite qui permet d’éviter réel, les problèmes, le conflit. Comme on peut l’emporter partout, on peut être addict sur d’autres choses : jeux vidéo, paris en ligne… Le smartphone, c’est juste un outil qui facilite toutes les addictions. Le problème, c’est la façon dont on va l’utiliser. Mais pour le moment, peu de gens consultent pour ce motif. A l’avenir, je pense que cela devrait se développer.

Est-ce différent d’une addiction au smartphone ?

Non, les deux vont de pair. C’est bien la dépendance qui amène la nomophobie. Comment cela se traduit ? Par deux critères : l’angoisse d’être privé de son téléphone et l’évitement de ses peurs : on l’a toujours sur soi et on vérifie tout le temps qu’on l’a.

Pourtant pouvoir se géolocaliser, contacter ses proches où que l’on soit, cela pourrait rassurer les grands anxieux, non ?

Oui, c’est contra phobique pour les anxieux. Mais cette sécurité apportée par le smartphone est à double tranchant… Il rassure beaucoup, mais il vient maintenir nos peurs. Admettons que je sois angoissée par l’idée que mes enfants aient un accident, leur téléphone portable va créer illusion qu’il ne va rien leur arriver. Et ainsi je me protège de ce qui pourrait arriver. Le smartphone rend intolérant aux incertitudes parce que je peux tout avoir à portée de main. Du coup, je pense que cela peut avoir un impact sur la confiance en soi. Si j’ai toujours un auxiliaire qui me dit par où passer, où j’en suis sur mes comptes, je n’ai jamais la sensation que je peux faire face seul.

Quels sont les signes qui prouvent que l’on est nomophobe ou addict ?

On parle de dépendance ou d’addiction quand il y a une perte de contrôle sur l’objet. On n’arrive plus à être maître du jeu. On y passe plus de temps qu’il ne le faudrait : jouer 5 à 10h par jour à Candy Crush peut provoquer des difficultés dans la vie familiale ou professionnelle. Et quand on commence à perdre le contrôle de son utilisation : on va se sentir obligé de répondre à un SMS au volant. L’autre signe qui doit alerter concerne les conséquences dommageables sur la personne : une sensation d’angoisse, de vide quand ils ont oublié leur portable. Une étude américaine s’est ainsi penchée sur les réactions d’étudiants privés de leur smartphone et qui disaient sur un blog qu’ils se sentaient morts, vides, coupés de la vie.

Du côté des dommages sociaux, le smartphone provoque des conflits avec l’entourage, notamment en famille lorsque le portable prend toute la place, dans le lit. Je serais d’ailleurs intéressée par des études sur le smartphone et la sexualité quand on voit que beaucoup ne peuvent s’endormir sans leur doudou numérique… On peut voir aussi une perte de performance au plan scolaire ou professionnel : toute notification génère un arrêt de la concentration. Autre phénomène qu’on voit souvent : on commence à perdre de l’intérêt pour les autres activités. On va préférer aller sur Facebook plutôt que d’aller boire un verre avec des amis. En gros, quand les conséquences négatives l’emportent sur le plaisir, mais que la personne continue, cela devient problématique.

Bon, maintenant qu’on connaît les signes qui alertent sur la dangerosité de notre compagnon indispensable, est-ce qu’il y a des moyens d’éviter cette dépendance ?

Il faut d’abord avoir conscience du problème, or il y a encore beaucoup de déni chez ceux qui ont une consommation problématique du smartphone. Les gens ont tendance à penser que ce n’est pas dangereux dans la santé. Et minorent l’impact délétère. Deuxième prérequis : il faut avoir la motivation parce qu’on enlève quelque chose d’agréable.

D’abord, il faut couper les notifications pour éviter que ce soit le smartphone qui décide quand vous regardez vos mails. Ensuite, je conseille de repérer tous les moments où on ressent le besoin de consulter son téléphone alors qu’on pourrait s’en passer. Essayer de faire un stop mental : est-ce que j’en ai vraiment besoin ? Est-ce que c’est vraiment le moment d’aller sur Facebook ? S’autoriser à le faire quand on estime que c’est une bonne chose. Avoir une consommation maîtrisée, car s’en priver, ça serait illusoire. Définir des zones, des temps sans smartphone. Prochaine étape : aller faire des courses sans smartphone.

Il ne s’agit pas de le mettre dans un placard pendant une semaine. Mais de questionner son rapport à son smartphone. Cela peut prendre du temps car la dopamine, hormone qui agit dans les phénomènes de dépendance, fait qu’on est dans un état de bien-être. Souvent c’est l’entourage qui le dit, encore faut-il l’écouter.

>> Votre pire concurrent(e) n’est autre que le smartphone de votre conjoint(e) ? Il ou elle préfère répondre à WhatsApp plutôt qu’écouter votre débrief sur l’oreiller ? Vous avez du mal à éteindre votre smartphone pendant un film de 2 heures au cinéma ? Comment avez-vous réussi à faire comprendre à votre moitié que sa consommation compulsive de Candy Crush vous mène tout droit au divorce ?

Si vous avez l’impression que le smartphone a pris trop de place dans votre vie ou dans votre lit, racontez-nous comment vous arrivez à gérer (ou pas) en couple cet objet omniprésent. Envoyez-nous vos témoignages à temoignez@20minutes ou dans les commentaires de cet article. Certains récits pourront nourrir un futur article.