Avec le mouvement des «stylos rouges», les enseignants tournent-ils le dos à leurs syndicats?

EDUCATION Ce mouvement né sur Facebook en décembre se définit comme citoyen et apolitique...

Delphine Bancaud

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Une manifestation d'enseignants dans les rues de Toulouse. 12 novembre 2018. Crédit:FRED SCHEIBER/SIPA.
Une manifestation d'enseignants dans les rues de Toulouse. 12 novembre 2018. Crédit:FRED SCHEIBER/SIPA. — SIPA
  • Après #PasDeVague, c’est la deuxième fois qu’un mouvement de contestation des enseignants naît en dehors des syndicats et sur les réseaux sociaux.
  • Certains profs portent un regard critique sur l’action syndicale qui n’est pas jugée très efficace.
  • La résonance de ce mouvement va obliger les syndicats à opérer des changements dans leur manière de communiquer et de négocier.

Depuis le 12 décembre, leur compte Facebook ne cesse de faire des adeptes. Les « stylos rouges », un collectif de profs né en pleine crise des « gilets jaunes », compte désormais 46.800 membres. Se décrivant comme un « groupe de profs en colère », ils réclament une revalorisation de leur métier, passant notamment par le dégel immédiat du point d’indice, une vraie bienveillance de l’Etat pour ses élèves via une baisse des effectifs en classe et une reconnaissance de la qualité de leur fonction (grâce à la participation de l’Etat à la mutuelle, le retrait du jour de carence…).

« Ce mouvement est détaché de toute appartenance politique et syndicale », précise le texte de présentation sur Facebook. Or, c’est la deuxième fois qu’un mouvement de contestation des enseignants naît en dehors des syndicats et sur les réseaux sociaux. En effet, en octobre, le mouvement #PasDeVague était né sur Twitter et avait permis aux enseignants de dénoncer les violences qu’ils subissaient dans l’exercice de leurs fonctions. Ce qui montre que pour certains enseignants, les syndicats ne sont plus les porte-paroles idéaux. « Dans leur tentative de porter les revendications de la profession, "les stylos rouges" expriment en effet, une forme de défiance vis-à-vis des syndicats. Elle est notamment due au fait que ces dernières années, les mots d’ordre portés par les syndicats n’ont généralement pas abouti, notamment sur le dégel du point d'indice », explique André Robert, professeur l’université Lumière Lyon 2 et spécialiste du syndicalisme enseignant.

« On privilégie un mode d’action 2.0 car c’est plus efficace »

Sur la page Facebook des « stylos rouges », certains membres critiquent même ouvertement les syndicats, leur reprochant de ne pas toujours monter au créneau comme ils le devraient. « J’ai vu les salaires s’effondrer année après année sans réactions de nos syndicats », écrit ainsi Franck. « Cela fait des années que je condamne les syndicats qui ne veulent pas se battre véritablement pour nos salaires. Ils préfèrent des combats sur des revendications certes importantes, mais périphériques », ajoute Karim dans un autre post.

Pour Laurent Frajerman, chercheur à l’Institut de recherches de la FSU et au Centre d’histoire sociale de Paris-I, le mouvement des « stylos rouges » souligne surtout une remise en cause des modalités d’actions syndicales : « Les enseignants sont à la recherche de la meilleure forme d’action possible. Or, depuis quelques années, ils ont le sentiment que  les grèves n’ont pas été très efficaces. D’où leur volonté d’en découdre d’une nouvelle manière, en s’exprimant eux-mêmes sur les réseaux sociaux », observe-t-il. Ce que confirme Sam, une des porte-parole des « stylos rouges » : « On n’est pas là pour se substituer aux syndicats, mais on a l’impression qu’ils ne croient plus aux grèves et aux manifestations. On espère que notre mouvement leur permettra de retrouver leur pouvoir perdu. On privilégie un mode d’action 2.0 car c’est plus efficace d’interpeller l’opinion publique sur les réseaux sociaux », déclare-t-elle à 20 Minutes.

« Les syndicats sont dans l’attentisme bienveillant face à ce mouvement »

Face à ce mouvement qui prend de l’ampleur, les syndicats ne sont pas très à l’aise. Mais pas question d’interpréter ce mouvement comme un désaveu à leur égard. « D’ailleurs, parmi les "stylos rouges", beaucoup sont syndiqués. Et plusieurs de leurs revendications sur le pouvoir d’achat et les conditions d’exercice sont les mêmes que les nôtres. Mais ces enseignants pensent sans doute que la parole de la base sur les réseaux sociaux peut permettre d’alerter plus fortement le gouvernement sur leur situation », explique ainsi Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-Fsu. « Les syndicats sont dans l’attentisme relativement bienveillant face à ce mouvement », commente André Robert. D’ailleurs, pour l’heure aucune des grandes centrales n’a encore pris contact avec les porte-paroles des "stylos rouges", mais aucune ne ferme la porte à des discussions communes.

Difficile donc de savoir si les « stylos rouges » et les syndicats arriveront à faire front commun un jour. « Pour qu’il y ait une convergence des luttes, il faudrait que les "stylos rouges" restreignent leurs revendications afin qu’elles apparaissent moins floues », estime André Robert.

Les syndicats poussés à se dynamiser

Une chose est sûre : pour le ministère de l’Education, la montée en flèche des « stylos rouges » représente scénario inconfortable : « Les syndicats canalisent la conflictualité enseignante. Ce qui n’est pas le cas de mouvements spontanés comme celui des "stylos rouges". Par ailleurs, les gilets jaunes ont obtenu des choses en utilisant des moyens radicaux. Et le gouvernement peut craindre que les stylos rouges tentent d’en faire de même », indique Laurent Frajerman. « Le ministère pense sans doute que notre mouvement va s’essouffler, mais il se trompe, car le malaise du corps enseignant est ancien et profond », souligne de son côté, Sam.

Quoi qu’il en soit, la résonance de ce mouvement va obliger les syndicats à opérer des changements : « Le discours des "stylos rouges" est très revendicatif. Cela va pousser la Fsu à prendre mieux en compte la voix des enseignants de base lors des prochaines négociations avec le gouvernement. En revanche, la montée de ce mouvement n’est pas un bon signe pour les syndicats réformistes comme le Se-Unsa, qui affaiblit leur position. Ils vont devoir s’interroger sur leur positionnement », analyse Laurent Frajerman. « Il faut que nous organisions davantage d’assemblées générales dans les établissements pour donner une permanence à l’expression des revendications », réfléchit déjà Frédérique Rolet.