Que se cache-t-il derrière ces 10 % des Français qui ignorent ce qu’est la Shoah?

JUIF Une étude de l’Ifop indique que 10 % des Français ignorent ce qu’est la Shoah. Un chiffre qui a énormément choqué…

Jean-Loup Delmas

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Le Mémorial de la Shoah de Paris, le 27 janvier 2010
Le Mémorial de la Shoah de Paris, le 27 janvier 2010 — Miguel Medina AFP

Selon une étude menée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, publiée ce mercredi, 10 % des Français interrogés par l’institut ignorent ce qu’est la Shoah, un chiffre qui monte à 21 % pour la tranche des 18-24 ans. Et parmi ceux qui la connaissent, 21 % ne savent pas qu’elle a eu lieu pendant la Seconde Guerre mondiale. Faiblesses de l’Education nationale, désintérêt ou manquements au devoir de mémoire, que cachent ces pourcentages qui semblent alarmants ?

« Si on prend le chiffre à l’envers, cela signifie quand même que 90 % des Français savent ce qu’est la Shoah et ont en entendu parler. En inversant le rapport, on sort du constat alarmiste et on se rend compte que ce sont plutôt de bons résultats, si l’on peut dire », tempère d’emblée Annette Wieviorka, historienne de la Shoah et directrice de recherche émérite au CNRS. « On aimerait que cela soit encore mieux bien sûr et cela devrait l’être. Mais reconnaissons que ce n’est pas si mal. »

La faute à l'Education nationale ?

Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah et membre de la commission « mémoire et transmission » à la Fondation pour la mémoire de la Shoah, réfute lui les critiques émises par les lecteurs du sondage à l’encontre de l’Education nationale : « Quand on prend les chiffres détaillés du sondage, on voit que les personnes interrogées ayant eu un parcours scolaire classique, primaire/collège/lycée, ont une grande connaissance du génocide. »

Ainsi, 93 % des titulaires du bac savent ce qu’est la Shoah, alors que le chiffre chute de dix points (83 %) pour les sans diplômes/CEP/BEPC ou les CAP/BEP. « Cela interroge sur l’enseignement dans les parcours alternatifs d’éducation. Il ne faut pas que ces filières négligent les connaissances sociétales et historiques, plaide l’historien. Mais il serait intéressant de comparer ces chiffres de connaissance avec d’autres grands événements historiques comme la Révolution française ou le guerre de 14-18, pour voir si c’est un phénomène propre à la Shoah ou commun à l’histoire de France. »

Philippe Allouche, directeur général de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, refuse également de blâmer le système scolaire : « La Seconde Guerre mondiale et la Shoah sont étudiées à plusieurs moments dans la scolarité, que ce soit en CM2, en troisième ou au lycée. Dans l’ensemble, la Shoah est bien enseignée en France et l’école est le premier vecteur de transmission de cette histoire. »

Films, livres... Comment mieux parler de la Shoah?

Ce sondage montre également l’importance de l’apprentissage par le non-scolaire, a fortiori pour les personnes étant vite sorties de l’enseignement classique. Par exemple, ils ne sont que 40 % de la catégorie sans diplôme/CEP/BEPC à considérer l’école comme un moyen d’enseignement sur le génocide des juifs alors que 39 % d’entre eux voient les films et les livres (documentaire ou fiction) comme des sources d’information sur la Shoah (respectivement 51 % et 34 % pour les CAP/BEP). « Cela témoigne aussi de la valeur de toute cette production culturelle et mémorielle comme enseignement alternatif du génocide », estime Tal Bruttmann.

L’historien y voit également un beau pied de nez aux critiques répétées estimant qu’on parlerait trop de cet évènement ou que l’on en a fait le tour : « Il y avait cette remarque dès 1945 alors que c’était un tabou absolu à l’époque d’en parler. Quand on voit l’importance que la culture et les commémorations ont pour informer toute une partie de population, non, on n’en parle pas trop. »

Pour Philippe Allouche, informer la nouvelle génération sur la Shoah demande cependant des ajustements : « Il faut aussi réaliser qu’aujourd’hui, de manière générale, les films, les livres et les commémorations touchent moins les jeunes. Ces derniers s’informent beaucoup en ligne et il faut faire un effort particulier de ce côté car Internet est pollué par de nombreux contenus révisionnistes, voire négationnistes. » 

Ne faut-il donc pas craindre que ces personnes ignorant la Shoah soient plus facilement séduites par des thèses antisémites ? Là aussi, Philippe Allouche veut éviter les raccourcis trop faciles : « La connaissance de l’histoire de la Shoah n’est pas un vaccin contre l’antisémitisme. »

Le nécessaire devoir de mémoire, un « enjeu citoyen »

Avec la disparition progressive des derniers survivants des camps de concentration et d’extermination est apparu la peur que le souvenir de ces évènements s’estompe en même temps que ces derniers témoins. « Les chiffres de ce sondage sont d’autant plus rassurant qu’ils permettent de voir que la Shoah est très ancrée dans la mémoire de la population française. L’Education nationale, mais aussi toute la culture autour, font un superbe travail de préservation de ce devoir de mémoire », estime Annette Wieviorka.

En conclusion, Philippe Allouche rappelle à quel point ce travail de mémoire est vital : « Il est important d’enseigner l’histoire des génocides pour que les jeunes puissent identifier les ressorts de la haine raciale et agir avant qu’elle ne se cristallise dans une politique meurtrière. L’enjeu n’est pas simplement historique, il est aussi citoyen. »