«Gilets jaunes»: «On a rarement mesuré un tel soutien de l’opinion à un mouvement social»

INTERVIEW Un mois après le premier samedi de mobilisation nationale des « gilets jaunes », l’historien et sociologue des mouvements syndicaux Stéphane Sirot analyse le soutien des Français au mouvement…

Propos recueillis par Laure Cometti

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Des — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • « 20 Minutes » a compilé des sondages de différents instituts sur le soutien des Français au mouvement des « gilets jaunes ».
  • Depuis le début du mois de novembre, une large et stable majorité des sondés approuvent cette mobilisation.
  • Pour l’historien et sociologue des mouvements syndicaux Stéphane Sirot, ce soutien de l’opinion est nettement plus élevé que lors de précédents mouvements sociaux ou syndicaux, ce qui a joué dans le rapport de force avec l’exécutif.

Ce sont des chiffres que la majorité scrute attentivement depuis un mois. Les sondages sur les «gilets jaunes» se sont multipliés depuis le début du mois de novembre. Si tous les instituts ne formulent pas la question de la même façon (certains demandent aux sondés s’ils « soutiennent », d’autres s’ils « ont de la sympathie » pour le mouvement ou « le trouvent justifié »), ils font globalement état d’une large approbation des Français, ce qui n’avait pas échappé aux macronistes.

« On a donné des gages, je pense que beaucoup de Français ne comprendraient pas que les "gilets jaunes" s’obstinent », nous déclarait il y a une semaine le député du Rhône Bruno Bonnell (La République en marche) après l’annulation de la hausse de la taxe sur le carburant pour 2019. Depuis les nouvelles annonces d’Emmanuel Macron sur le pouvoir d’achat lundi, de plus en plus de Français estiment que la mobilisation doit s’arrêter. Mais l’adhésion au mouvement reste élevée, comme nous l’explique l’historien et sociologue des mouvements syndicaux Stéphane Sirot.

Le soutien de l’opinion publique aux « gilets jaunes » a-t-il été plus élevé que lors de mouvements sociaux précédents ?

Oui, et c’est un élément qui a été déterminant. Le fait qu’il s’inscrive dans la durée, a été un ingrédient important pour instaurer un rapport de force avec l’exécutif, tout comme le mode d’action, les blocages. Mais le soutien de l’opinion publique a été important car on a rarement mesuré un soutien aussi massif de l’opinion publique à un mouvement social. Souvent en France, il y a une certaine bienveillance, une courte majorité de soutien aux mouvements sociaux de salariés, mais qu’il frise les 75 %, c’est tout à fait singulier. C’est peut-être parce qu’on est face à un soutien qu’on pourrait qualifier d’identification. Alors que lors des mouvements sociaux on observe souvent un soutien de bienveillance, qui relève de ce que l’on appelle la « grève par procuration ».

On voit que la sociologie du soutien de l’opinion rejoint en gros la sociologie des « gilets jaunes » : les sondés qui les soutiennent sont des employés, des salariés médians, issus des petites classes moyennes. C’est comme si le mouvement était double : il y a les « gilets jaunes » qui manifestent et bloquent les ronds-points et ceux qui expriment leur opinion, notamment sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, on a vu émerger au premier plan de l’univers médiatique des expressions populaires, des Français qui ne participent jamais habituellement au débat public. Cette France populaire invitée à participer au débat public, médiatisée, a pu compter dans le soutien des Français au mouvement. Ils se sont vus enfin prendre la parole.

Ce soutien a semble-t-il pesé dans le rapport de force avec l’exécutif.

Si on regarde les chiffres, les « gilets jaunes » ont été entre 100.000 et 300.000 au fil des manifestations. Or, ces 15 dernières années, les mobilisations syndicales ont parfois dépassé le million, sans obtenir ce qu’elles réclamaient. Le rôle de l’opinion a d’autant plus joué, que des élections approchent, les Européennes puis les municipales, et que le gouvernement a l’ambition d’engager d’autres réformes qui peuvent être délicates. Dans un tel contexte, il n’était pas possible d’ignorer l’opinion publique quand elle s’exprime aussi massivement.

Ce soutien se serait un peu tassé au fil du temps selon les sondages. Les mesures annoncées par le gouvernement ont-elles joué ?

Une partie des « gilets jaunes » et de l’opinion publique considèrent peut-être que les mesures du gouvernement sont des concessions acceptables. Par ailleurs, quand un mouvement social dure depuis quatre semaines, il y a une forme de lassitude.

Les sondages ont montré une inquiétude des Français sur les violences survenues lors de certaines manifestations. Pourtant, le soutien au mouvement n’a pas beaucoup faibli en parallèle. Comment l’expliquer ?

C’est vrai que ce n’est pas classique. Habituellement, les violences entraînent une baisse du soutien de l’opinion publique. Il y a donc bien une adhésion qui s’est exprimée. Les violences étant devenues un rituel des manifestations depuis quelques années, beaucoup de citoyens sont aussi en mesure de faire la part des choses, entre la violence qui émane d’un mouvement et celle qui s’agglomère. Peut-être l’opinion s’est-elle aussi interrogée sur le sens de ces violences, et le rôle de l’appareil de maintien de l’ordre, la réponse qu’il a apportée aux violences des casseurs.

D’autant plus que les vidéos de violences policières ont été largement relayées sur les pages Facebook des « gilets jaunes » ?

C’est peut-être ce que le mouvement a prouvé : les réseaux sociaux se sont constitués en contre-pouvoir dans le cadre de sociétés où les partis politiques sont discrédités et où les syndicats sont mal en point.