Attentat à Strasbourg: Cherif Chekatt, un suspect «au profil hybride souvent étudié au sein de la mouvance djihadiste»

INTERVIEW Pierre Colomina, chercheur à l’IRIS et coauteur d’un rapport collectif sur les djihadistes européens, estime que le suspect de l’attentat de Strasbourg présente un profil hybride de plus en plus répandu au sein de la mouvance terroriste islamiste…

Propos recueillis par Helene Sergent

— 

Illustration marche de Noël et hommages deux jours après la  fusillade. Strasbourg le 13 décembre 2018.
Illustration marche de Noël et hommages deux jours après la fusillade. Strasbourg le 13 décembre 2018. — G. Varela / 20 Minutes
  • Né à Strasbourg et fiché « S » (« sûreté de l’État ») pour sa radicalisation islamiste, Cherif Chekatt, 29 ans, a un passé judiciaire très lourd.
  • Il est suspecté par la police et les autorités d’être l’auteur de la fusillade survenue mardi peu avant 20 heures dans des rues commerçantes du centre historique de Strasbourg.
  • Trois personnes sont décédées des suites de cette attaque et plus d’une dizaine a été blessée.

Son visage a été rendu public mercredi soir par la police nationale. Né à Strasbourg, Cherif Chekatt, 29 ans, est désormais l’homme le plus recherché de France. Il est suspecté d’être à l’origine de l’attaque, perpétrée mardi soir, dans le centre historique de Strasbourg.

Pierre Colomina, chercheur à l'IRIS, a participé à la rédaction d'un rapport sur le profil des djihadistes européens.

Fiché « S » (« sûreté de l’État ») pour sa radicalisation islamiste, le jeune homme a été condamné à vingt-sept reprises pour des faits de délinquance en France, en Allemagne et en Suisse. Incarcéré plusieurs fois, Cherif Chekatt était connu de l’administration pénitentiaire pour sa radicalisation et son prosélytisme. Un parcours « hybride » et caractéristique de la récente mouvance islamiste, pour Pierre Colomina, chercheur à l’IRIS et coauteur d’un rapport collectif sur les djihadistes européens,

Le profil du suspect de Strasbourg correspond-il, selon vos travaux, à un profil « classique » ?

Oui. Si je me réfère au rapport que nous avons publié en septembre 2018 avec une équipe paneuropéenne de chercheurs, le profil de Cherif Chekatt correspond tout à fait à ceux que nous avons pu étudier au sein de la mouvance djihadiste. C’est un homme, jeune, âgé d’une trentaine d’années, né sur le sol français et déjà condamné. De nombreux individus impliqués dans des récentes affaires de terrorisme ont baigné, comme lui, dans la délinquance avant de passer à l’acte.

On a pu constater également que le processus de radicalisation était long. On pensait encore il y a quelques années qu’on pouvait basculer dans l’idéologie radicale très rapidement puis agir seul. C’est ce qu’on a appelé les « loups solitaires ». Mais cette théorie ne se vérifie plus du tout. C’est extrêmement rare. À partir de ce constat, il va falloir se pencher sur les personnes qui ont pu influencer petit à petit Cherif Chekatt dans son parcours. Quel lien existe-t-il également entre la perquisition prévue le matin même pour une autre affaire au domicile du suspect avec son passage à l’acte quelques heures plus tard ? L’enquête le déterminera.

Pourquoi parle-t-on d’un profil hybride ?

On parle de profil hybride lorsque l’individu baigne dans deux milieux : criminel et terroriste. Pour une grande partie des profils de djihadistes étudiés, il ne s’agit pas d’une grande criminalité mais plutôt de petite délinquance, des vols, des braquages sans envergure. Cela permet de rester sous les radars de certains services puis de mener plus tard une action violente.

Ce qu’on a constaté aussi, c’est que les individus qui baignaient dans la criminalité n’utilisaient pas forcément de moyens illégaux pour financer leur action violente. L’achat des armes par exemple peut se faire à l’aide de revenus légaux, de petits boulots, d’aides perçues etc. Le type de financement utilisé dans le cas de Strasbourg permettra d’évaluer le lien entre criminalité et terrorisme dans le parcours du suspect.

Cette hybridation est-elle récente ?

Avant la chute du Mur [de Berlin en 1989] et l’impact de la mondialisation, on distinguait deux milieux et deux cercles distincts. Mais depuis les années 1990 et surtout le début des années 2000, on constate une porosité entre ces deux milieux. Des individus qui ont baigné dans la délinquance et la criminalité ont été attirés par la doctrine de Daesh et ce pour différentes raisons : identitaires ou sociologiques. Et c’est cette frontière plus poreuse qui rend si difficile, pour les autorités, la définition et le suivi de profils spécifiques.