«Gilets jaunes»: Pourquoi les Parisiens sont moins impliqués dans le mouvement que le reste de la France

MOBILISATION La majorité des Parisiens est solidaire du mouvement des « gilets jaunes ». Mais elle reste moins impliquée dans la contestation qui a soulevé le reste de la France…

Marie de Fournas

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Un gilet jaune sur les Champs-Elysées à Paris le 8 décembre. CréditLucas Barioulet/AFP
Un gilet jaune sur les Champs-Elysées à Paris le 8 décembre. CréditLucas Barioulet/AFP — Lucas BARIOULET / AFP
  • Voitures, sentiment de mise à l’écart, ressenti vis-à-vis de la capitale… Au départ, le mouvement des « gilets jaunes » n’avait pas les arguments pour entraîner avec lui les Parisiens.
  • La détresse des « gilets jaunes » et des revendications plus larges, survenues dans un second temps ont finalement créé un sentiment de solidarité et de sympathie de la part d’une majorité des habitants de la métropole parisienne.
  • Cette solidarité reste  fragile et pourrait tourner si les violences venaient à se poursuivre selon les sociologues interviewés par 20 Minutes.

Pas qu’une histoire de carburant. Dans un sondage de l’Ifop* sortie le 5 décembre, 66 % des habitants de l’agglomération parisienne « soutiendraient » et auraient de la « sympathie » pour le mouvement des «  gilets jaunes ». Un chiffre en dessous des résultats obtenus dans les communes rurales (78 %) et les communes urbaines de province (71 %), qui s’est aussi traduit par une sous-représentation des Parisiens lors des manifestations.

« C’est la première fois en France qu’une aussi grosse mobilisation se soldant par des manifestations ne semble pas concerner directement le peuple de Paris », constate Michel Wieviorka, président de la Fondation maison des sciences de l'homme (FMSH). Pour le sociologue il ne s’agit pas seulement d’une question de niveau de vie. « Il y a aussi de la misère et de la pauvreté à Paris et en banlieue. Pourtant ces gens ne se sont pas massivement soulevés, tout simplement parce que leurs difficultés économiques ne sont, à la base, pas les mêmes que celles du cœur du mouvement. »

Un ressenti vis-à-vis de la capitale

Au cœur du mouvement : la question de la voiture. Augmentation des taxes, du contrôle technique, du carburant, multiplication des radars… « Des questions qui ont agité la zone périurbaine, mais beaucoup moins les Parisiens », explique le sociologue des mobilisations Xavier Crettiez. Selon une étude publiée par l’Insee en 2018 : en 2015, 36,1 % des ménages de la capitale possédaient un équipement automobile.

Et la voiture n’était que la goutte d’eau qui a fait déborder un vase rempli aussi d’un sentiment de vivre dans des régions en cours de désertification avec des services publics insuffisants. « Paris est vu par certains comme la ville des riches, du pouvoir, du service public, où tout marche bien, poursuit le professeur à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Tout ce que n’ont pas plein de petites villes défavorisées. Il peut y avoir une sorte de colère contre la grande ville. » « C’est compliqué en tant que Parisien de se mobiliser dans un mouvement où il y a une telle distance et un tel ressenti vis-à-vis de la capitale », complète Michel Wieviorka.

Solidarité et sympathie

« C’est vrai que les Parisiens sont un peu moins impactés par l’augmentation du prix de l’essence, mais on a largement dépassé l’histoire du carburant », s’exclame Kamel Amriou, président du Mouvement citoyens gilets jaunes, qui constate que depuis le 1er décembre, les Parisiens sont de plus en plus nombreux à rejoindre les manifestations. « La maladresse de Macron a ouvert la boîte de Pandore : ceux avec qui j’ai pu discuter ont tous eu le sentiment d’avoir été pris pour des idiots par un gouvernement qui fait preuve d’amateurisme. Et puis c’est aussi la période où il y a eu de plus larges revendications. »

Ces revendications ont créé un sentiment de solidarité et de sympathie chez les Parisiens, ce qui n’étonne pas Xavier Crettiez. « De nouvelles thématiques sont arrivées sur la table : l’exigence de reconnaissance démocratique. Le partage des pouvoirs, l’expressivité directe, la démocratie délibérative et participative, sont des idéaux dans lesquels vont par exemple se reconnaître des catégories d’intellectuels. »

« Je comprends et j’ai de l’empathie »

Reste la question des violences qui auraient pu diviser l’opinion publique, mais qui n’ont étrangement pas unanimement eu cet effet. Le 1er décembre dernier, Franck qui tient une boutique de tapis vers Ternes dans le 17e arrondissement a eu ses vitres rayées. Une semaine plus tard, les planches de bois qu’il avait installées ont été arrachées pour faire un feu et les vitres ont alors été déstabilisées. « Cela coûte extrêmement cher à remplacer, ça me fait peur, car je ne sais pas comment les protéger pour samedi. Mais mon avis sur le mouvement n’a pas changé pour autant. Je comprends et j’ai de l’empathie pour ces gens qui rencontrent des problèmes pour boucler leur fin de mois. » Même compréhension de la part de Carine** qui craint pourtant que sa boutique située vers Madeleine (8e arrondissement) ne subisse des dégâts lors d’un nouvel acte samedi. « Peut-être qu’une petite partie des casseurs fait partie du mouvement, mais moi, ceux que j’ai vus ne portaient pas de gilets. »

« J’ai conscience que les violences emmerdent les commerçants, affirme Kamel Amriou, qui fait lui-même partie de cette profession. Mais vous croyez que le gars qui a pris sa journée pour faire le piquet de grève et qui dort dehors dans une tente en plein hiver, il n’est pas emmerdé lui ? Ça emmerde tout le monde, mais les commerçants doivent être solidaires parce que ce que l’on fait, cela va profiter à tous. Je ne suis pas pour les violences, mais est-ce que vous pensez que si les mecs avaient juste levé la main en disant “s’il vous plaît” ils auraient obtenu quelque chose ? Comme nos grands-parents l’ont fait pour obtenir les congés payés, on met des barricades dans la rue. »

Perte de crédibilité et radicalisation ?

Pour nos deux sociologues cependant, un nouvel acte de violence pourrait fragiliser cette sympathie. Le gouvernement a en effet fini par faire un pas vers les « gilets jaunes » en annonçant plusieurs mesures. « Ils ont obtenu beaucoup de choses si l’on compare avec ce qu’on eut les grands syndicats lors de conflits passés, comme celui des cheminots, donne comme exemple le sociologue des mobilisations. Si malgré cela, les actes de violence se poursuivent, cela signifie que le mouvement sort d’un esprit de négociation politique pour entrer dans celui d’une revanche morale, qui passerait par la démission de Macron, l’humiliation du gouvernement et du pouvoir, pour toutes ces années où les “gilets jaunes” se sont eux-mêmes sentis humiliés et pas reconnus. Cette surmoralisation du débat risque de leur faire perdre de la crédibilité. » De son côté, Michel Wieviorka expose le risque d’une radicalisation du mouvement avec des violences aux barrages et la montée de nouvelles thématiques autres que sociales comme l’immigration ou l’identité nationale…

*Etude de l’Ifop en partenariat avec Fiducial, CNEWS et Sud Radio, sur un échantillon de 1 012 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
**Le prénom a été modifié