Body-checking, dysmorphie musculaire... Quand la muscu vire à l'obsession

MUSCULATION Fréquenter la salle de muscu' de manière intensive permet de sculpter son corps, de s'approcher de canons esthétiques et de regagner confiance en soi. Mais cette quête du muscle peut aussi laisser place à la pathologie... 

Guillaume Novello

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Un homme s'entraîne à soulever des poids (illustration).
Un homme s'entraîne à soulever des poids (illustration). — janeb13
  • Certaines personnes s’astreignent à des séances quasi-quotidiennes de musculation.
  • Motivées par un besoin de se dépenser, elles sont aussi en quête du « beau ».
  • Mais chez certains, la soif du muscle peut tourner à la pathologie et devenir ce que l'on nomme de la dysmorphie musculaire.

Ce sont les piliers de la salle. Quand vous réussissez péniblement à aligner une maigre séance hebdomadaire pendant deux mois avant de résilier piteusement votre abonnement, ils et elles enchaînent les sessions journalières sans paraître se lasser. Pour Lucas, 24 ans, et qui a commencé sérieusement  la musculation à 20 ans, « c’est en moyenne 5 à 6 séances d’environ 1h30 par semaine ». Même chose pour Lucy, 22 ans, qui va « 6 fois par semaine à la salle quoi qu’il arrive ». Damien, 30 ans qui pratique depuis ses 18 ans, s’astreint à « des entraînements 6 jours sur 7 d’une durée de 1h30 - 2h avec muscu, cardio et abdos ».

Une pratique ultra-intensive que le trentenaire, qui s’est depuis lancé dans le bodybuilding naturel, justifie par le « besoin de se dépenser ». Une explication partagée par Thomas, 22 ans et 4 ans de muscu intensive derrière lui, qui confie que « le premier critère est de pouvoir se dépenser après une journée de boulot ». Lucas évoque également « la possibilité de se fixer des objectifs et la satisfaction de les atteindre ».

« J’étais un garçon un peu enrobé »

Mais dans cette discipline un peu à part, la dimension esthétique est aussi bien présente et peut même servir d’élément déclencheur. « Au départ, je cherchais à perdre du poids, raconte Lucy. Mon idéal était, probablement, à cause de la pression sociale, la fameuse taille 38. » Damien abonde dans la quête de la perte de poids : « Au commencement, j’étais un garçon un peu enrobé. Un jour j’ai décidé de commencer à faire du sport, […] mon corps a rapidement réagi et j’ai commencé à m’affiner. »

Cet idéal de la silhouette fine et musclée, s’il est bien connu chez les femmes, existe aussi chez les hommes. « On oublie que les hommes sont confrontés à des jugements extrêmement durs sur leurs silhouettes, analyse Jean-François Amadieu, sociologue et auteur de La Société du paraître. Celui qui rencontre des difficultés dans toute sa vie, c’est l’homme petit et chétif, il est victime de préjugés négatifs. » La musculation permet donc de passer d’une catégorie à l’autre.

Le muscle rend beau

« Le fait d’être grand et plutôt musclé est valorisé socialement, par exemple sur le marché matrimonial, abonde Jean-François Amadieu. Dans les standards de beauté, le muscle est bien vu, il est mieux perçu qu’avant. » Cela se retrouve dans l’évolution des jeux pour enfants. « Les personnages pour garçons sont de plus en plus musclés au fil du temps. » La même quête de muscle se retrouve au cinéma, par exemple chez les différents interprètes de James Bond. Ainsi à côté de Daniel Craig, Sean Connery fait figure de gringalet.

Au fil des ans, James Bond a pris du muscle.
Au fil des ans, James Bond a pris du muscle. - REX FEATURES/SIPA et ASLAN/PAPIX/SIPA

Avoir des biceps saillants et c’est le regard des autres qui change. Lucas confirme : « J’avais un complexe lié à mon surpoids, avec la confiance en moi à zéro. Du jour au lendemain, à l’âge de 21 ans, j’ai décidé de changer. Je me suis lancé dans la musculation et en six mois j’ai perdu 15 kg. En termes de confiance en soi, je suis passé d’un extrême à l’autre. » Thomas abonde : « J’ai commencé la musculation car je voulais changer physiquement, c’était un besoin personnel. A présent, j’ai davantage confiance en moi, c’est la fin des complexes. »

Une sorte « d’anorexie inversée »

Mais attention, quand cette quête de muscle n’est motivée que par le regard des autres, elle peut éventuellement provoquer une pathologie méconnue, à savoir la dysmorphie musculaire. « Cela se caractérise par l’idée que son corps n’est pas suffisamment sec ou musclé. Cela implique un désordre de l’image corporelle », avançait le chercheur américain Roberto Olivardia dans un article publié en 2001 dans la revue de psychiatrie de Harvard. Cette pathologie a d’abord été considérée comme un trouble du comportement alimentaire (TCA), « une anorexie inversée », précise Jérôme Cuadrado, doctorant en psychologie clinique et psychopathologie, à l’université de Bordeaux et à l’Inserm, avant de rejoindre le champ de la dysmorphophobie corporelle

Ainsi au sein de l’échantillon de bodybuilders étudié par Roberto Olivardia, les hommes souffrant de dysmorphie musculaire rapportent s’inquiéter de la taille de leurs muscles pendant environ 325 minutes par jour. « Il y a une forme d’addiction à l’image du corps que l’on vérifie en permanence, ce qu’on appelle le body checking, ajoute Jérôme Cuadrado. C’est l’idée obsédante du muscle. Par exemple, quand un des jeunes que je suis dans mes travaux monte dans un bus, il vérifie toujours s’il est le plus musclé des passagers. » Roberto Olivardia livre une autre anecdote : « Un jeune homme a eu plusieurs accidents de voiture car il se regardait de manière compulsive dans un miroir à main pour vérifier qu’il était suffisamment musclé. »

La muscu au détriment de sa vie sociale

Conséquence, les personnes souffrant de dysmorphie musculaire ne peuvent rater une séance d’entraînement sous peine de voir leurs muscles faiblir. « La vie entière du sujet s’organise autour de ça au détriment d’une vie sociale et professionnelle épanouie », met en garde Jérôme Cuadrado. Thomas raconte ainsi que s’il « manque un entraînement, ça va mal psychologiquement ». « Au-delà de 72h sans m’entraîner c’est compliqué, détaille-t-il. Une de mes priorités, c’est la muscu. On scrute chaque jour le moindre changement, on en veut plus. c’est un cercle vicieux et je suis un peu dedans. Mon emploi du temps est indexé sur mes entraînements, mon régime alimentaire également. »

La dysmorphie musculaire peut pousser à aller beaucoup plus loin. Roberto Olivardia rapporte ainsi le cas d’un homme « qui a manqué la naissance de son enfant pour pouvoir soulever de la fonte ». Un autre « évitait d’avoir des relations sexuelles avec sa femme pour ne pas gaspiller de l’énergie qui pourrait être utilisée pendant les séances ».

Ce trouble, associée à l’angoisse et la dépression, a également des conséquences sur le plan alimentaire car « on s’impose une diète trop stricte qui privilégie la prise de masse musculaire au bien-être », indique Jérôme Cuadrado. Cela se traduit aussi par une prise excessive ou non-rigoureuse de compléments alimentaires voire de produits dopants, avec les risques que cela induit.

Le rôle aggravant des réseaux sociaux

Si la dysmorphie musculaire peut toucher n’importe qui, sportifs et non sportifs, le chercheur bordelais constate que « les populations à risques se concentrent chez ceux qui ont été harcelés à l’école en raison de leur physique ou qui ont une faible estime de soi et du corps ». Sans surprise, de nombreuses études ont prouvé que les médias et les réseaux sociaux ont plutôt un rôle aggravant. « Plus on regarde les médias promouvant des corps musculairement retouchés, plus on internalise l’importance de la musculature, avance Jérôme Cuadrado. Consulter les réseaux sociaux qui mettent en valeur les corps musclés peut présenter un risque pour l’estime de soi chez des personnes vulnérables. » Un risque élevé quand on sait que le hashtag « muscle » regroupe plus de 45 millions de publications sur Instagram.

Dans le cadre de ses études sur la dysmorphie musculaire et les moyens de la traiter, Jérôme Cuadrado recherche des personnes pratiquant la musculation ou une autre activité sportive pour répondre à une enquête ici.