Tacle de Trump à Macron: «Les "gilets jaunes" ne sont pas contre la transition écologique, mais contre son coût social»

INTERVIEW Le président américain a ironisé mardi sur les concessions faites par son homologue français aux « gilets jaunes » sur les taxes sur les carburants, estimant qu’elles démontraient que l’accord de Paris sur le climat était voué à l’échec…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Un "gilet jaune" sur un barrage filtrant autour d'un rond-point a Montargis.
Un "gilet jaune" sur un barrage filtrant autour d'un rond-point a Montargis. — SIPA
  • Le torchon brûle entre Macron et Trump. Le président américain s’est moqué de son homologue français, qui a décidé d’un moratoire des taxes sur le carburant pour tenter de calmer la grogne des « gilets jaunes ».
  • Pour Donald Trump, cela illustre l’échec de l’Accord de Paris, qu’il avait quitté quelques mois après son élection.
  • Et si les « gilets jaunes » et les pro-Trump se retrouvent sur certaines revendications sociales, ils ne défendent pas la même idéologie, comme l’explique le politologue Eddy Fougier.

Et un tacle de plus à son « ami » Emmanuel Macron. De Washington, le président américain Donald Trump a ironisé mardi sur les concessions faites par son homologue français aux « gilets jaunes » sur les taxes sur les carburants, estimant qu’elles démontraient que l’Accord de Paris sur le climat était voué à l’échec. « Je suis heureux que mon ami Emmanuel Macron et les manifestants à Paris soient tombés d’accord sur la conclusion à laquelle j’avais abouti il y a deux ans, a tweeté Donald Trump. L’Accord de Paris est fondamentalement mauvais car il provoque une hausse des prix de l’énergie pour les pays responsables, tout en donnant un blanc-seing à certains des pires pollueurs au monde », a-t-il ajouté alors que se déroule en ce moment la COP24.

Un peu plus tôt, il s’était déjà immiscé dans le débat politique français en retweetant le message d’un commentateur conservateur selon lequel la France est secouée par des émeutes « en raison de taxes d’extrême gauche sur l’essence » et qui affirmait que « Les gens scandent "Nous voulons Trump" dans les rues de Paris ». Référence à une vidéo publiée le 2 décembre sur Twitter et relayée pour l’heure plus de 33.000 fois, présentée comme ayant été filmée en France, mais en réalité prise à Londres au mois de juin.

Il est vrai qu’au sein des « gilets jaunes », le rejet de la hausse des taxes sur l’énergie est unanime, et que leur défiance à l’égard des partis politiques et médias traditionnels est largement partagée. Pour autant, s’apparentent-ils à des pro-Trump ? Pour Eddy Fougier, politologue, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des mouvements protestataires, « il ne faut pas faire ce raccourci, il y a des traits communs mais de larges différences de fond entre les pro-Trump et les "gilets jaunes" ».

Rejet de nouvelles taxes sur le carburant, profil de périurbains aux revenus modestes : les « gilets jaunes » et les pro-Trump sont-ils sur la même longueur d’onde ?

On observe ces dernières semaines la sociologie des « gilets jaunes », et quelques traits émergent, à savoir qu’il s’agit plus spécifiquement de gens vivant en grande couronne parisienne, en banlieue, dans les zones périurbaines et dans des villages en zone rurale. Cela correspond géographiquement à cette France coupée des centres urbains, qui se déplace beaucoup en voiture. Sur le plan sociologique, les « gilets jaunes » ne rassemblent pas nécessairement les plus pauvres, et évidemment pas les plus aisés, mais plutôt les individus aux revenus médians ou volatils, comme les ouvriers, les employés peu qualifiés, les agriculteurs ou encore les indépendants et aussi des chefs de PME et TPE.

On voit aujourd’hui que le soutien politique dont ils bénéficient vient plutôt de sympathisants Debout la France et Rassemblement national, puis de La France insoumise et, dans une moindre mesure, des Républicains. Un soutien qui émane non pas d’une, mais de plusieurs oppositions situées globalement aux extrêmes de l’échiquier politique, qui surfent sur le mouvement populiste, qui trouve un écho chez les pro-Trump et chez une partie des « gilets jaunes ».

Mais ils se rejoignent sur la défiance à l’égard des partis politiques et des médias traditionnels non ?

Il y a ce trait commun de la défiance à l’égard des corps intermédiaires, partis politiques et syndicats, une crise de la représentativité de ces gens qui ne se reconnaissent pas dans ceux qui les gouvernent. Ce qui explique d’ailleurs aux Etats-Unis que Trump s’assure le soutien de cette base électorale d’irréductibles qui haïssent les partis politiques traditionnels. Une base qui se reconnaît dans les propos misogynes et xénophobes que peut tenir son président.

Le schéma n’est pas tout à fait similaire en France, mais on retrouve des deux côtés de l’Atlantique et pour une grande partie de la population, le sentiment d’être reléguée au second plan, de ne pas être considérée. Ce sont des individus qui ont pâti de la mondialisation, ont subi des fermetures d’usines. Eux n’ont pas ce que le sociologue Zygmunt Bauman qualifiait « d’exit option » : ils sont ancrés dans des territoires oubliés de la République et pour une partie d’entre eux, cet ancrage est subi, parce qu’ils n’ont pas les moyens économiques et culturels d’accéder à la mobilité, d’aller là où se trouvent les emplois et les opportunités. Ils sont obligés de rester dans ces zones périurbaines.

Et ils ont le sentiment que les valeurs qu’ils défendent et que la façon dont ils vivent sont vues par l’élite politique comme l’incarnation de la France d’hier. Il n’y a qu’à réécouter la phrase de Benjamin Griveaux se moquant de « la France qui roule au diesel et fume des clopes » et qui a ajouté que ce n’était pas là, la France du XXIe siècle. Tous ces gens ont le sentiment d’être perçus comme économiquement inutiles et culturellement ringards voire dangereux. Un sentiment largement partagé par les électeurs qui ont accordé leur suffrage à Donald Trump.

Une majorité de Français ont accordé leur suffrage à Emmanuel Macron, mais le président semble être en rupture totale avec cette France qui a revêtu son gilet jaune…

On est avec les « gilets jaunes » face à des gens qui n’entendent plus les dirigeants politiques. Quand Emmanuel Macron change la vaisselle de l’Elysée et fait creuser une piscine à Brégançon, qu’il supprime l’ISF puis réduit les APL, il devient inaudible pour ces Français en colère qui considèrent que leur président, énarque et ancien banquier de chez Rothschild, est l’incarnation de l’élite. Il y a ici un gros problème de communication de la part du président, des propos qui ont été perçus comme du mépris de classes et qui confortent son image de président des riches, que ce soit en parlant des ouvrières illettrées ou des chômeurs qui n’ont qu’à traverser la rue pour trouver un emploi. Il y a une fracture encore plus grande entre les Français avec Macron que sous Sarkozy, en son temps considéré comme le président des riches mais qui inspirait par ailleurs de la sympathie à l’électorat de droite. Macron, lui, a eu un électorat fugace, de gens déçus d’autres politiques ou qui ont voulu faire barrage aux extrêmes. Lui n’inspire aucune sympathie. Il tentera sûrement de jouer la montre pour éteindre la grogne, mais à en juger l’avenir politique du couple exécutif qui a tenté cette stratégie avant lui – François Hollande et Manuel Valls —, le retour de bâton pourrait être terrible par la suite.

Tous ces gens qui ne se sentent plus entendus ont également le sentiment que les médias ne font pas attention à eux et leur mentent. Donc ils s’en détournent au profit des réseaux sociaux, quitte à verser volontiers dans le complotisme et le relais de fake news, une position chère à Trump du reste. Chère aussi à certains leaders politiques français, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en tête et qui, pas plus tard qu’il y a trois semaines, étaient donnés comme finis au plan politique et qui retrouvent aujourd’hui un nouveau souffle dans cette crise sociale.

Mais l’idéologie des « gilets jaunes » et des sympathisants pro-Trump n’est pas la même ?

Non, bien sûr. A la différence des pro-Trump, les « gilets jaunes » ne roulent pas en diesel parce qu’ils ne croient pas au réchauffement climatique, c’est seulement par contrainte économique, d’où la grogne. Ils ne sont en aucun cas climatosceptiques. Ils ont le sentiment que l’effort économique et fiscal qu’ils doivent produire est inégalement réparti. Ils voient les rivages de la classe moyenne s’éloigner et redoutent de tomber dans la pauvreté. C’est ce problème, qui se pose depuis des décennies, que le pouvoir doit régler.

Ce qu’ils remettent en cause, c’est le coût social de la transition écologique, pas la transition écologique en elle-même. De ce point de vue là, les « gilets jaunes » ne s’apparentent pas à des « trumpistes ». Avec les « gilets jaunes », Donald Trump a fait de la récupération politique à la sauce Trump !