VIDEO. «Gilets jaunes»: Faut-il vraiment repenser le dispositif de maintien de l'ordre après les violences de samedi?

SÉCURITÉ Emmanuel Macron aurait demandé dimanche au ministre de l’Intérieur de mener « une réflexion (…) pour l’adaptation du dispositif de maintien de l’ordre dans les temps à venir »…

Helene Sergent

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Certains syndicats réclament la restauration de
Certains syndicats réclament la restauration de — Lucas BARIOULET / AFP
  • Mardi matin, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, doit recevoir plusieurs syndicats de policiers.
  • Augmentation des effectifs, collaborations avec d’autres unités de police et recours aux assignations à résidence, les pistes réclamées par les organisations syndicales sont multiples.
  • Des appels à une 4e manifestation des « gilets jaunes » samedi prochain à Paris circulent sur les réseaux sociaux, trois jours après la mobilisation qui a fait 133 blessés, dont 23 parmi les forces de l’ordre, selon la préfecture de police.

Les images, tournées par une caméra fixée sur le torse d’un policier, ont été visionnées plus de 100.000 fois. La séquence, filmée samedi 1er décembre en marge de la manifestation des « gilets jaunes » à Paris, montre des fonctionnaires de police isolés au pied de l’Arc de Triomphe et visés par des tirs de projectiles.

Très relayée, cette vidéo témoigne, parmi d’autres diffusées sur les réseaux sociaux, du climat de violence qui régnait dans la capitale. Deux jours après cet « acte III » des gilets jaunes qui a fait 133 blessés selon la préfecture de police de Paris, le dispositif de sécurité est la cible de vives critiques. Quelles pistes peuvent être envisagées et sont-elles réellement envisageables ? 20Minutes fait le point.

Tout repenser ?

Un élément fait toutefois consensus au sein de forces de l’ordre et des observateurs. L’organisation même du mouvement des « gilets jaunes » complique la mission classique de maintien de l’ordre, en particulier à Paris. « La composition de cette mobilisation est très disparate. Elle regroupe des "gilets jaunes" évidemment mais aussi des groupuscules politisés ou des bandes violentes et agglutine des publics très différents avec des intentions et des modes de mobilisation très variés », analyse Laurent Mucchielli, sociologue et chercheur au CNRS sur les questions de sécurité.

« On sait maintenant que le mouvement refuse de se voir assigner un lieu pour manifester comme le Champs de Mars ou les Champs-Elysées. On sait aussi qu’il ne déclare pas de » parcours « comme c’est le cas traditionnellement. Il faut donc totalement s’adapter et changer l’état d’esprit de notre maintien de l’ordre classique dans lequel la France excelle d’habitude », ajoute David Le Bars, secrétaire national du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale (SCPN).

« Un climat insurrectionnel », dénoncé par le syndicat Alliance qu’il faut absolument relativiser insiste le chercheur au CNRS Patrick Bruneteaux, spécialiste de la question : « Ceux qui évoquent une situation insurrectionnelle devraient regarder l’Histoire. Une insurrection, ce sont des attaques de bâtiments par armes à feu, c’est une logique de guerre, cela signifie tuer des gens. La Commune, c’était une logique insurrectionnelle. Là, on parle de dégradations de mobilier urbain, de tags de monuments, de voitures, de vitrines. C’est du maintien de l’ordre ».

Policiers plus mobiles et état d’urgence

Si l’Intérieur refuse à ce stade de « rentrer dans les détails » concernant les pistes étudiées, plusieurs syndicats ont formulé eux, des propositions. Pour Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance, la bonne tenue de la prochaine manifestation repose notamment sur l’augmentation des effectifs.

« Certains collègues - CRS ou gendarmes mobiles pourtant spécialisés dans le maintien de l’ordre - étaient affectés samedi à la protection de sites sensibles comme l’Elysée. Il faut les réaffecter et mobiliser l’armée pour assurer les missions de protection des bâtiments. Le rétablissement de l’état d’urgence pourrait également permettre d’assigner à résidence les professionnels de la violence et de la casse », estime le syndicaliste. Une éventualité balayée par la ministre de la Justice après la déclaration de son homologue à l’intérieur qui expliquait, lui, n’avoir « aucun tabou » à ce sujet.

David Le Bars, du SCPN, prône, lui, un renforcement de la collaboration entre groupes spécialisés et d’autres unités de police : « Il faut mettre en place un dispositif plus mobile et mieux réparti. Les compagnies de CRS et les gendarmes mobiles sont des unités très lourdes. Leurs équipements qui pèsent parfois jusqu’à 12kg ne leur permettent pas de courir après des manifestants violents ou des casseurs. Il faut qu’elles puissent travailler en collaboration permanente avec d’autres unités, des groupes en civils issus de la police judiciaire ou des BAC ».

14.000 grenades lancées

Si l’évolution du dispositif semble indispensable pour les représentants des forces de l’ordre, les sociologues s’accordent eux sur un changement de la réponse apportée par les autorités. Selon les données obtenus par Libération, 1.193 tirs au lanceur de balles en caoutchouc, 1.040 grenades de désencerclement et 339 grenades GLI-F4 auraient été tirées samedi par les seules compagnies de CRS et les compagnies de sécurisation et d’intervention de la préfecture de police (CSI). Selon l’AFP, 14.000 grenades (lacrymogènes et de désencerclement) ont été utilisées par les seules unités CRS au cours de la journée.

Des chiffres vertigineux qui témoignent de la stratégie déployée par les autorités pour Laurent Mucchielli : « On sait pertinemment qu’il existe des stratégies d’escalade de la violence et d’autres de désescalade. On est en droit de s’interroger sur celle choisie samedi ». Même constat pour Patrick Bruneteaux : « Il y a toujours une gradation possible qui va du maintien de l’ordre au rétablissement de l’ordre. Le jet de grenade qui pique les yeux et celle qui peut abîmer un membre, ce n’est pas la même réponse. Celle de samedi s’inscrit dans une répression forte ».

Mardi, après avoir reçu les organisations syndicales, le ministère de l’Intérieur Christophe Castaner sera interrogé par les sénateurs de la commission des Lois sur les moyens mis en place et « les dispositions nouvelles qui doivent impérativement être prises pour prévenir la répétition (…) de ces troubles d’une extrême gravité ». L’occasion pour le nouveau locataire de la place Beauvau d’apporter quelques réponses en amont de la manifestation de samedi prochain qui s’organise déjà.