Travailler malgré un arrêt maladie: «Il y a ce mythe du cadre infaillible, mais c'est contre-productif»

INTERVIEW Près d’un quart des salariés du privé ayant eu un arrêt maladie en 2018 ne l’a pas pris, révèle une étude sur l’absentéisme au travail réalisée par Malakoff Médéric, et publiée ce mercredi…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Près d’un quart des salariés du privé ayant eu un arrêt maladie en 2018 ne l’a pas pris, de façon partielle ou totale.
Près d’un quart des salariés du privé ayant eu un arrêt maladie en 2018 ne l’a pas pris, de façon partielle ou totale. — CLOSON/ISOPIX/SIPA

Tomber malade. Consulter son médecin. Etre arrêté le temps de se remettre de sa maladie. Un schéma somme toute assez classique. Pourtant, près d’un salarié du privé sur quatre s’étant vu prescrire un arrêt maladie en 2018 y a renoncé de façon partielle ou totale, un chiffre en augmentation, selon une étude sur l’absentéisme au travail publiée ce mercredi par Malakoff Médéric.

Selon cette étude réalisée par l’Ifop en mai auprès de 2.010 salariés du secteur privé, 42 % des personnes interrogées se sont vues prescrire un arrêt maladie au cours des douze derniers mois. Parmi elles, 23 % ont décidé de ne pas respecter leur arrêt maladie, contre 19 % en 2016. Le non-respect complet des arrêts maladie est particulièrement marqué chez les dirigeants salariés (48 %) et les cadres (22 %, contre 11 % chez les ouvriers), ainsi que dans les secteurs de l’hôtellerie-restauration (30 %) et du commerce (19 %, contre 6 % dans la banque-finance-assurance).

« Cette tendance répond au mythe occidental du cadre, qui doit être infaillible », analyse Philippe Zawieja, psychosociologue spécialiste de l’épuisement professionnel, chercheur associé à l’Université de Sherbrooke au Québec et membre de la Commission nationale santé et qualité de vie au travail. Entretien.

Pourquoi certains salariés du privé choisissent-ils de ne pas respecter la prescription de leur arrêt maladie ?

Il y a cette idée qu’à partir du moment où l’on commence à se sentir un peu mieux, on va préférer reprendre le travail, même de manière un peu ralentie par son état de santé, pour éviter d’avoir à gérer une absence qui ne sera pas remplacée et qui conduit à une surcharge de travail amoncelée au moment de la reprise.

C’est d’autant plus vrai chez les cadres, catégorie socioprofessionnelle où règne ce mythe du cadre infaillible qui fait un gros volume horaire, prend peu de vacances et reste connecté et joignable en permanence.

C’est le fruit d’une pression qui très souvent, est auto imposée. Il y a à la fois cette sensation que l’on est indispensable et que l’on n’a pas le droit de s’arrêter, et à la fois en filigrane la crainte de savoir que l’on est justement tout à fait remplaçable. Cela explique des comportements professionnels hyperactifs et la tendance au présentéisme. Si la tendance n’est pas spécifiquement française – le Japon a poussé ce concept à son paroxysme —, c’est en revanche le fondement même de la vision occidentale du travail, en vertu de laquelle on trouve une valorisation et un épanouissement social par le travail.

Mais dans le même temps, les salariés sont de plus en plus nombreux - 49 % en 2018, contre 39 % en 2016 - à regretter de ne pas avoir pris ce temps pour assurer leur convalescence…

C’est un engrenage assez pervers. Le salarié qui renonce à son arrêt maladie va avoir tendance à penser qu’il ne peut pas mettre son travail sur pause le temps de se remettre, que c’est trop important. Mais il est à la fois de plus en plus attiré par le modèle scandinave, qui promeut l’efficacité dans le travail tout en offrant beaucoup plus de temps à consacrer à sa sphère privée et familiale.

Le salarié qui ne respecte pas son arrêt de travail est par ailleurs empreint d’une certaine représentation sociale liée au travail et aux arrêts maladie : il y a ce cliché que de nombreux arrêts de travail sont de complaisance et que par conséquent, il est mal vu de s’en voir prescrire un. C’est alimenté par cet autre cliché selon lequel les travailleurs de la fonction publique ont un recours excessif aux arrêts de travail. Cela, doublé du fait que les différences de régime liées aux jours de carence défavorables aux salariés du privé font que s’arrêter peut représenter une perte de revenus.

Le problème, c’est que cette posture finit par être contre-productive : on ne prend pas le temps de la convalescence, alors que sa durée est justement évaluée par le médecin qui prescrit l’arrêt de travail. Résultat : on reprend son activité dans un état qui ne le permet pas totalement, on se fatigue encore plus, on reste malade plus longtemps faute de repos, on a tendance à retomber malade plus facilement et au final, on est moins productif.

Ce n’est pas bon à l’échelle individuelle, mais cela peut dans certains cas avoir des conséquences économiques et sanitaires au plan de la collectivité. Prenez l’exemple d’un arrêt de travail prescrit pour une maladie infectieuse, comme une grippe ou une gastro. En ne s’arrêtant pas ou pas assez longtemps, le salarié fait courir le risque d’une contagion à ses collègues, voire à ses patients s’il s’agit d’un professionnel de la santé.

39 % des arrêts maladie sont liés de près ou de loin au contexte professionnel. Le travail rend-il davantage malade aujourd’hui ?

Je dirais plutôt qu’aujourd’hui, on recherche davantage l’influence du travail dans la survenue de la maladie, qu’elle soit d’ordre physique, comme les troubles musculosquelettiques, ou d’ordre psychologique.

Depuis plusieurs années, on observe cette tendance occidentale selon laquelle nous avons tendance à attribuer la cause de notre problème de santé à notre travail, mais cette cause peut être multifactorielle. Cela rejoint d’ailleurs tout le débat de ces dernières années sur la reconnaissance du burn out.