«Gilets jaunes» à La Réunion: La détermination «péi» en partie payante

BLOCAGE La ministre des Outre-Mer est arrivée mercredi à La Réunion où, après des échanges avec les « gilets jaunes », elle a annoncé une série de « mesures d’urgence » pour répondre à la crise qui secoue violemment l’île depuis douze jours…

Julie Bossart

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La ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, au contact des "gilets jaunes" réunionnais mercredi 28 novembre 2018 à Saint-Denis.
La ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, au contact des "gilets jaunes" réunionnais mercredi 28 novembre 2018 à Saint-Denis. — R. Bouhet

Dans un sondage Opinion Way* pour LCI-RTL-Le Figaro publié ce mercredi, 78% des Français interrogés souhaitent l'annulation des hausses de taxes sur le carburant en janvier. A La Réunion, point de sondage équivalent. Pourtant, et contrairement à leurs homologues de métropole, « les gilets jaunes » péi (du cru, en créole réunionnais) ont obtenu, en partie, satisfaction sur cette revendication majeure.

Mardi 20 novembre, soit trois jours après le début du mouvement, le président du conseil régional, Didier Robert, a annoncé le gel d'une taxe spécifique à La Réunion sur les carburants pour les trois ans à venir. Une avancée qui n’a pas suffi à apaiser la colère et à débloquer la situation.

Baisse des prix du carburant

Les violences urbaines qui ont éclaté, certes en marge du mouvement, se sont poursuivies plusieurs jours. Le département le plus peuplé d’outre-mer n’en avait plus connu de telles depuis près de trente ans. Mis en place il y a dix jours, le couvre-feu décrété par la préfecture a fini par être levé dimanche.

Lundi, la ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, a annoncé, quatre jours avant la date habituelle**, une baisse du prix des carburants, effective dès mardi. Avec 13 centimes de moins, c’est le prix du sans-plomb qui a diminué le plus, passant de 1,56 euro à 1,43 euro le litre, le gazole de 1,28 euro à 1,21 euro. Elle a aussi indiqué qu’elle se rendrait à La Réunion pour aller à la rencontre des « gilets jaunes » sur les barrages et ferait des « annonces concrètes » concernant l’emploi et le coût de la vie. Ce qui, là non plus, n’a pas entamé la détermination des « gilets jaunes », un appel au « blocage total » de l’île avec au moins 300 barrages ayant été lancé.

Ce mercredi, le blocage était moins important qu’escompté (à 18 heures locales, la direction régionale des routes totalisait encore 25 barrages et la route du Littoral, un axe stratégique qui relie le Nord à l’Ouest de l’île, était toujours entièrement fermée à la circulation), mais les « gilets jaunes », eux, étaient en nombre pour accueillir la ministre dès sa descente d’avion.

« Nous ne sommes pas des sauvages »

Quelque 2.000 manifestants l’attendaient au rond-point qui se situe juste à la sortie de l’aéroport Roland-Garros. Petites retraites, chômage… Dans des échanges animés, mais respectueux, ponctués par des « Préfet démission » ou des « Macron démission », les « gilets jaunes » lui ont exposé leurs difficultés à boucler les fins de mois, mais aussi leur sentiment d'« humiliation ». « Mme la ministre, nous ne sommes pas des sauvages », lui a-t-il notamment été adressé.

« Vous avez raison, vous avez droit à plus de justice et d’égalité [42 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et le chômage culmine à 23 %], et on va travailler ensemble dessus », a répondu Annick Girardin avant d’assurer que « La Réunion [était] une fille de la République, comme tous les territoires d’outre-mer ».

« Des mesures concrètes »...

Après cette première prise de contact, la ministre a filé à la préfecture, à Saint-Denis, où elle a échangé avec une délégation des « gilets jaunes ». De premières « annonces concrètes » ont été faites, comme la mise à disposition « pour la vie associative » d’1,5 million d’euros ainsi que la mise en place d’un « site Internet sur la transparence des prix » afin que chaque Réunionnnais sache « à quoi sert ses impôts ». A La Réunion, les prix y sont 7,1 % plus élevés qu’en métropole, d’après une note de l'Insee basée sur les prix de 2015. A l’issue de cette rencontre, qui aura duré plus de trois heures, Annick Girardin a promis d’autres annonces.

A 20h30 locales, après avoir passé le reste de l’après-midi avec les organisations syndicales et quelques maires du nord et de l’ouest de l’île, Annick Girardin a d'abord pris le soin de défendre les mesures gouvernementales, comme la suppression de la taxe d'habitation pour 80% des foyers, la revalorisation de 365 euros net par an de la prime d'activité pour les 60.000 Réunionnais qui en bénéficient et le minimum vieillesse porté à 900 euros par mois. Elle a ensuite présenté une série de mesures spécifiques pour l'île, avec trois priorités. 

En matière d'enfance et de soutien aux familles, elles consistent en la création de 1.500 nouvelles places de crèches, de 15 nouveaux centres sociaux de proximité, de cinq « points conseil budget » pour accompagner les familles. Ainsi qu’un programme « pour permettre de baisser le prix des produits alimentaires pour les tout-petits, comme le lait maternisé », et « des petits-déjeuners offerts » dans les écoles, « là où les enfants viennent le ventre vide le matin ».

En ce qui concerne la jeunesse, et « parce que La Réunion compte 63.000 jeunes ni en études, ni en emploi, ni en formation », « nous allons multiplier les offres d’accompagnement, avec une obligation d’offre de formation, qui va contraindre les pouvoirs publics à proposer une offre de formation à tout jeune de moins de 18 ans », a indiqué la ministre. Des moyens supplémentaires pour les missions locales et les écoles de la deuxième chance seront aussi apportés (une nouvelle structure sera créée dans le Nord). 

Pour ce qui est de l'accompagnement dans l'emploi, il sera « renforcé et concrétisé par l'augmentation de moyens d’insertion par l’activité économique, qui permettra d'accompagner 1.500 personnes de plus chaque année ». Autre soutien annoncé, celui aux associations qui aident les plus fragiles (publics ayant des besoins sanitaires et les chômeurs de longue durée). Pour finir, a complété la ministre, « des moyens supplémentaires vont être proposés aux collectivités (en premier lieu au département), assortis d’exigences de suivi et de résultat, pour favoriser l’accès au droit, l’insertion, la protection de la jeunesse ». Il est question de « doubler les moyens investis pour 2019 », ce qui les portera à « 30 millions d'euros ». 

... ou de « fausses mesures » ?

Ces mesures, jugées « nécessaires » par la ministre, « répondent à une première mesure d’urgence à la crise qui secoue La Réunion » et qui « seront suivies par d’autres » (son séjour doit durer plusieurs jours) en matière « d’accès aux services publics, de pouvoir d’achat ou encore d’emploi ». Annick Girardin a d'ailleurs conclu son allocution en insistant sur le fait que « le mouvement n'[était] pas sans conséquence » et dit penser « aux 465 entreprises qui déjà ont déjà demandé le bénéfice du chômage partiel pour plus de 6.000 salariés. » Et d’insister : « La vie doit reprendre le plus vite possible à La Réunion. »

L’appel sera-t-il entendu ? Sur les réseaux sociaux, certains « gilets jaunes » péi appelaient à la poursuite du mouvement jeudi, se disant déçus par des mesures déjà prises précédemment. C'est le cas, comme le rappelle  Imaz Press Réunion, des 1.500 places de crèches supplémentaires, qui font partie du Plan pauvreté présenté par le président de la République mi-septembre. C'est aussi le cas pour l'obligation de formation aux moins de 18 ans.

 

* Sondage réalisé mardi 27 novembre, au moyen d’un questionnaire auto-administré, auprès d’un échantillon représentatif de 1.013 personnes, selon la méthode des quotas.

** A La Réunion, comme dans tous les territoires d’outre-mer, le prix maximal de vente des carburants est fixé tous les mois par le préfet. Indexé sur celui du baril, il est annoncé en fin de mois pour une application le premier jour de chaque mois.