Pourquoi de plus en plus de migrants traversent-ils la Manche dans des embarcations de fortune?

IMMIGRATION Le nombre de candidats au passage a explosé en deux mois, alerte la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord...

Julie Bossart

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Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 novembre 2018, les secours et la gendarmerie maritime français ont secouru 8 migrants en détresse au large de Calais.
Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 novembre 2018, les secours et la gendarmerie maritime français ont secouru 8 migrants en détresse au large de Calais. — Abeille Languedoc / Préfecture de la Manche et de la mer du Nord / Twitter.
  • Depuis début octobre, 25 tentatives de traversée de la Manche par la mer ont été déjouées par les autorités, ce qui porte leur nombre total à 37 sur toute l’année, contre 12 en 2017, alerte la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord.
  • La préfecture ne parvient pas à expliquer le phénomène, et suppute qu’il puisse s’agir d’un « effet Brexit ».
  • Les associations ne croient pas du tout à cette explication. Pour L’Auberge des migrants, par exemple, la recrudescence des tentatives de traversée est principalement due au renforcement des réseaux criminels.

Des chiffres « sans précédent » et jugés « très inquiétants ». Et ce, des deux côtés de la Manche. « Depuis octobre, le nombre de migrants tentant de rallier les côtes britanniques par voie maritime a explosé », constate ce lundi auprès de 20 Minutes Ingrid Parrot, porte-parole de la préfecture de la Manche et de la mer du Nord, située à Cherbourg (Manche). Il y en a eu exactement 25, ce qui porte « leur nombre total, depuis début 2018, à 37, contre 12 sur toute l’année 2017, précise la lieutenant de vaisseau, avant d’ajouter que cela représente « 250 personnes interceptées ». Dont 65 les quinze derniers jours, selon nos calculs.

La dernière tentative recensée remonte à deux jours à peine. Dans la nuit de samedi à dimanche, vers 3 heures, le Samu a reçu un appel de détresse provenant d’un Zodiac. Vers 5 h 20, les secours et la gendarmerie maritime français, soutenus par la Royal National Lifeboat Institution (RNLI, l’équivalent français de la SNSM), ont retrouvé l’embarcation à 19 km de Sangatte (Pas-de-Calais). A son bord, huit migrants en hypothermie qui, une fois pris en charge par les pompiers, ont été remis à la PAF. Le matin précédent, cinq autres migrants été secourus, eux aussi transis, à un kilomètre d’Audinghen cette fois-ci. Et ainsi de suite…

Aucun décès recensé à ce jour

« De ce que l’on sait, aucun drame ne s’est produit jusqu’à présent », reprend prudemment Ingrid Parrot. Qu’il s’agisse d’un corps non identifié retrouvé en mer ou échoué sur une plage, ou encore d’une collision avec l’un des nombreux bateaux qui empruntent le détroit du Pas de Calais. Le risque est grand, puisque cet étroit bras de mer (30 km de large) qui sépare l’Europe continentale de la Grande-Bretagne concentre à lui seul 25% du trafic maritime mondial : chaque jour, 200 navires et 100 ferries y croisent. De quoi agiter davantage une mer où les courants sont forts et le vent quasi permanent.

Une fois secourus en mer, les migrants sont pris en charge par les pompiers, puis remis à la PAF.
Une fois secourus en mer, les migrants sont pris en charge par les pompiers, puis remis à la PAF. - Préfecture de la Manche et de la mer du Nord.

Pour prévenir les tragédies, « les moyens nautiques et aériens de surveillance ont été renforcés », se contente d’indiquer Ingrid Parrot. Le détail des dispositifs mis en place en coordination avec les différents services de l’Etat (PAF, sécurité civile, marine nationale, etc.) « est maintenu secret », car le but des autorités reste, il ne faut pas se leurrer, de contenir l’immigration clandestine. Côté britannique, « nous avons intensifié les déploiements de nos vaisseaux de patrouille côtière le long de la côte sud-est », a communiqué le ministère des Affaires étrangères jeudi, précisant que 14 migrants avaient été secourus ce jour-là, ce qui portait à 78 le nombre de personnes secourues en deux semaines. 

Le Brexit en cause ?

Mais comment expliquer la recrudescence des tentatives de traversée de la Manche ? La préfecture maritime avance deux hypothèses : les bonnes conditions climatiques des jours passés (pleine lune et mer calme notamment) - « Cette nuit, d’ailleurs, il y a eu un temps pourri, et aucune tentative n’a été repérée ou déjouée », glisse Ingrid Parrot - et la perspective du Brexit. Une sortie « sans accord » du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait en effet entraîner une multitude de contrôles des deux côtés de la Manche. Et donc de possibilités d’interpeller des clandestins ?

Un argument que botte en touche Rafael Flichman, membre de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et aux étrangers en situation irrégulière : « Certains migrants sont si désespérés qu’ils sont prêts à tout pour rejoindre l’Angleterre, comme monter dans des embarcations de fortune et emprunter la mer dans des conditions très dangereuses. » A ses yeux, « le phénomène n’a rien de nouveau et va s’accroître. Il ne relève en rien du Brexit, mais de politiques inefficaces. » Et de trancher : « S’ils ne veulent plus de migrants qui tentent de rejoindre l’Angleterre, qu’ils ouvrent les frontières. »

« Les réseaux criminels se sont renforcés »

L’hypothèse Brexit, François Guennoc n’y croit pas non plus. Elle est même « contradictoire », estime le vice-président de L’Auberge des migrants, association calaisienne sur le terrain auprès des exilés depuis 2008. Une sortie « sans deal » entraînerait en effet « bien plus de contrôles douaniers et réglementaires, ça créerait d’autant plus de bouchons et d’occasions pour les migrants de monter à bord des camions ». Ce qu’augurait la semaine passée Sébastien Rivera. Cité par l’AFP, le secrétaire général de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR) du Pas-de-Calais imaginait déjà « des files de poids lourds sur l’A16 ou sur la rocade portuaire. Et là, nos véhicules ser[aient] à nouveau la cible des migrants, qui profiteraient du ralentissement des véhicules pour y grimper ».

 

C'est dans ce Zodiac que cinq migrants ont tenté de traverser la Manche dans la nuit du vendredi 23 au samedi 24 novembre 2018.
C'est dans ce Zodiac que cinq migrants ont tenté de traverser la Manche dans la nuit du vendredi 23 au samedi 24 novembre 2018. - Préfecture de la Manche et de la mer du Nord

Pour le vice-président de L’Auberge des migrants, les candidats à la traversée sont plus nombreux parce que « quelques personnes ont dû réussir à passer en Angleterre sans se faire prendre. L’info a circulé et certains ont dû se dire : "Si ça a marché pour eux, pourquoi pas pour moi ?" Mais aussi, et surtout, parce que « les réseaux criminels se sont renforcés, suggère François Guennoc. Il faut des complicités pour voler un bateau, manœuvrer de nuit dans un port sans éveiller les soupçons de la capitainerie et réussir à passer en dessous des radars de surveillance, etc. » Le jeune homme fait ici référence à une « traversée inédite par son mode opératoire », selon les propres mots d’Ingrid Parrot, à la préfecture maritime. Dans la nuit du 12 au 13 novembre, dix-sept migrants ont été arrêtés en Angleterre à bord d’un fileyeur volé dans le port de Boulogne-sur-Mer. « Les méthodes de traversée se perfectionnent », confirme Ingrid Parrot, à la préfecture maritime.

Ces jours-ci, la température de l’eau de la Manche oscille entre 12 °C et 14 °C.