«Gilets jaunes» à La Réunion: L'île en proie aux «gilets noirs»

MOBILISATION La situation est tellement critique dans l’île que le préfet a instauré un couvre-feu. Les escadrons de gendarmerie mobile appelés en renfort se sont déployés…

Julie Bossart

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Ambiance précyclonique à La Réunion : le département est à l'arrêt en raison des débordements apparus en marge des "gilets jaunes".
Ambiance précyclonique à La Réunion : le département est à l'arrêt en raison des débordements apparus en marge des "gilets jaunes". — R. Bouhet
  • La mobilisation des « gilets jaunes » devient celle des « gilets noirs » à La Réunion.
  • Incendies, rackets, violences… De nombreuses exactions sont constatées en marge de la contestation citoyenne.
  • Le préfet a instauré un couvre-feu ce mardi.

« L’Ile intense. » Ce surnom, utilisé d’ordinaire pour vanter ses attraits touristiques, La Réunion s’en passerait bien ces temps-ci. Comme en métropole, le mouvement des « gilets jaunes » contre la hausse des taxes sur les carburants et, plus globalement, contre le coût de la vie, a pris. Mais il est totalement parti en vrille.

« Ici, c’est vraiment la merde », témoigne Gessica Pitou, hôtelière du centre de Saint-Pierre, la « capitale du sud » de l’île. « Je ne bouge plus de l’hôtel et je n’ose même plus en sortir. Hier, j’ai vu deux voitures en face de moi se faire caillasser, il y avait des familles à l’intérieur. » La mobilisation citoyenne commencée samedi a été entachée d’incidents dès dimanche : jets de pierre, feux de poubelle, concession automobile incendiée, commerces vandalisés… Les exactions se sont poursuivies lundi, en prenant une tournure plus violente : des manifestants ont, par exemple, cherché à pénétrer de force dans le conseil régional.

Face à « une situation cauchemardesque », le syndicat Unsa Police a réclamé des renforts pour « rétablir l’ordre » dans l’île. Depuis, deux escadrons de gendarmes mobiles sont arrivés de Mayotte et se sont déployés aux endroits les plus sensibles. D'autres étaient attendus, sans que les services de l'Etat en précise le nombre.

Une « situation inédite »

Après une nouvelle nuit de violences, le préfet de La Réunion, Amaury de Saint-Quentin a décidé, ce mardi, « d’instituer un arrêté d’interdiction de circuler de 21 heures à 6 heures dans les communes les plus touchées par les troubles [il y en a 14 : Saint-Denis, Le Port, Saint-Pierre, Saint-Joseph, Saint-Louis, Saint-Leu, Saint-Paul, La Possession, Sainte-Suzanne, Sainte-Marie, Saint-Benoît, Le Tampon, Saint-André, Bras-Panon] », a-t-il annoncé lors d’un point presse ce midi. Ce couvre-feu, qui doit courir « jusqu’à vendredi matin », est une « mesure forte » et nécessaire pour « renforcer les conditions d’intervention des forces de l’ordre ».

« La situation est inédite, confirme à 20 Minutes Eric Tuffery, procureur de la République de Saint-Denis (nord), le chef-lieu du département. D’ordinaire, des violences éclatent au Chaudron [quartier historiquement « chaud » de la ville], un peu au Port [dans l’ouest]. Là, elles se sont répandues à toute l’île. »

La Réunion n'avait plus connu une telle tension depuis 1991 et les émeutes provoquées par la saisie par l'Etat de l'émetteur pirate de Télé Free Dom. Huit personnes avaient à l'époque trouvé la mort dans l'incendie d'un magasin de meubles en cours de pillage et une jeune automobiliste s'était tuée après avoir perdu le contrôle de sa voiture à la suite d'un caillassage.

Pour l'heure, certains n’hésitent pas à parler de « guérilla urbaine », comme David Cordebar. En vacances sur l’île depuis une semaine avec son épouse pour faire de la randonnée, ce sapeur-pompier professionnel originaire des Yvelines se dit choqué par la situation sur place : « En vingt-trois ans de carrière, j’en ai connu des violences urbaines, vous imaginez bien. Là, je dirais que c’est le niveau rouge. » Une source policière de métropole abonde : « La mobilisation des "gilets jaunes" est bien plus violente à La Réunion que chez nous. »

Racket des automobilistes

Peut-on pour autant encore parler de ras-le-bol citoyen ? Pour Gessica Pitou, « le mouvement a été totalement phagocyté par ceux que l’on appelle ici les "gilets noirs". Ce sont des casseurs et des voleurs qui ont fait dégénérer la situation. Ils n’ont pas de revendication claire. Ils disent : "Eux gagnent trop et nous, non, on n’a rien" [à La Réunion, 42 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et le chômage culmine à 23 %]. Le "eux", c’est les politiques, les riches. Ces casseurs, ils sont pauvres socialement, dans l’instruction et dans leur esprit. Pourquoi vont-ils piller un magasin de fringues au lieu d’un supermarché, s’ils sont si pauvres que ça ? Il y en a même qui rackettent les automobilistes qui veulent circuler. » Ce que confirment à la fois David Cordebar, les auditeurs de Freedom, radio leader sur l’île, car elle leur donne la parole H24 (37,6 % de part d’audience, chiffre médiamétrie de juillet 2018), ainsi que le magistrat dionysien.

A La Réunion, la mobilisation a dégénéré dans la nuit de samedi à dimanche, comme ici au Moufia, un quartier de Saint-Denis.
A La Réunion, la mobilisation a dégénéré dans la nuit de samedi à dimanche, comme ici au Moufia, un quartier de Saint-Denis. - R. Bouhet

« Les auteurs des violences ne sont pas des "gilets jaunes", mais de jeunes délinquants. Ils portent des cagoules et sont armés de barres de fer pour certains. Ils sont souvent alcoolisés et ont pris possession du centre-ville [de Saint-Denis]. » Ce mardi, dans le chef-lieu, 40 gardes à vue étaient en cours, trois comparutions immédiates avaient eu lieu le midi (des peines allant jusqu’à deux ans de prison ferme ont été prononcées) et huit devaient suivre mercredi. « Les forces de l’ordre ne peuvent pas être partout et doivent aussi sécuriser la préfecture et le conseil régional, reconnaît Eric Tuffery. Dans le centre, l’ambiance est précyclonique : plus personne ne circule, tout est fermé. »

La plupart des commerces ont baissé le rideau à La Réunion pour éviter d'être vandalisés.
La plupart des commerces ont baissé le rideau à La Réunion pour éviter d'être vandalisés. - R. Bouhet

Pour éviter de se faire vandaliser, la plupart des commerçants ont baissé le rideau. Certains font toutefois discrètement entrer les clients dix par dix pour qu’ils puissent tous s’approvisionner. Retraités habitant dans les hauts de Saint-Paul (ouest), Laurent et Josseline confient « s’inquiéter sérieusement. Nous n’avons presque plus rien dans le frigo et très peu d’essence de toute façon pour circuler. » Ce mardi encore, la Société réunionnaise des produits pétroliers, le seul dépôt de carburant de l’île, était bloquée et au moins une trentaine de barrages étaient tenus dans tout le département. Le plan Orsec hydrocarbures, déclenché par la préfecture lundi et qui impose la réquisition de 14 stations-service pour approvisionner les véhicules des services de secours, d’urgence et de sécurité, était maintenu.

Selon nos confrères du Journal de l’île, le président de la région, Didier Robert, a demandé au gouvernement une dérogation pour La Réunion sur l’augmentation de la taxe sur les carburants pour les trois prochaines années. La prochaine Assemblée plénière devrait valider ce nouveau dispositif. L'annonce apaisera-t-elle les esprits ?

En attendant, tous les établissements scolaires, des crèches à l'université, ainsi que les administrations étaient fermées ce mardi. La quasi-totalité des événements culturels et sportifs ont été annulés. L'aéroport international Roland-Garros a fermé à 18 heures 15 heures à Paris) jusqu'à mercredi matin, obligeant les compagnies aériennes à revoir leurs horaires ou à annuler des vols. Et, couvre-feu ou pas, de nouveaux incidents ont éclaté ce mardi soir, notamment au Chaudron.