Pourquoi la France a-t-elle autant de mal à voter une loi «anti-fessée»?

ENFANCE Une nouvelle proposition de loi doit être étudiée…

Nicolas Raffin

— 

Une mère donne une fessée à son enfant
Une mère donne une fessée à son enfant — SERGE POUZET/SIPA
  • L’Assemblée nationale doit examiner une proposition de loi pour interdire la fessée.
  • De nombreux pays dans le monde ont déjà voté une telle interdiction.
  • Les spécialistes rappellent que même les plus petites violences physiques ont des conséquences sur les enfants.

Les « violences éducatives ordinaires » (VEO) (fessées, gifles, etc) vont-elles enfin être interdites en France ? Comme l’a révélé Le Parisien ce jeudi, une proposition de loi « anti-fessée » est examinée en ce moment en commission à l’Assemblée nationale. Portée par la députée Modem Maud Petit, elle pourrait être votée en hémicycle à la fin du mois.

Cette initiative est loin d’être une première. En début d’année, la même élue avait déposé un texte similaire, passé à la trappe. En 2016, sous la présidence de François Hollande, un amendement interdisant les violences corporelles avait même été voté… avant d’être censuré par le Conseil constitutionnel un an plus tard, pour des raisons de procédure. En 2010, une proposition de loi avait déjà été déposée, sans être suivie d’effet.

« La gifle ou la fessée sont des violences comme les autres »

Pourquoi de telles difficultés à accomplir ce que 54 pays ont déjà fait dans le monde ? « Que ce soit dans les familles ou chez les éducateurs, beaucoup en France considèrent encore la fessée comme légitime, explique à 20 Minutes Jacques Toubon, Défenseur des droits. Elle est perçue comme un élément d’éducation ou de discipline. Mais ce qu’il faut faire comprendre, c’est que la gifle ou la fessée sont des violences comme les autres. Elles entraînent des conséquences psychiques et physiques qui ne sont pas négligeables, et qui sont démontrées par de nombreuses études. »

Si les préjugés sur les « bienfaits » de la fessée sont si bien ancrés, ce serait en partie à cause de l’influence de la psychanalyse. C’est du moins la théorie d’Olivier Maurel, fondateur de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO). « La psychanalyse a tendance à voir les enfants comme des êtres qu’il est nécessaire de frustrer, de tenir constamment en bride pour éviter que leur "perversion" naturelle ne les fasse dériver vers le pire » affirme-t-il.

Pour faire évoluer les mentalités, la Fondation pour l’enfance avait ainsi lancé début 2018 une campagne d’information. A travers plusieurs spots télés, elle rappelait que « violenter son enfant, c’est le marquer pour longtemps ».

Avoir le courage politique

Une loi anti-fessée ne signifie pas pour autant que demain, tous les parents qui donnent des fessées se retrouveront devant les tribunaux. « Ce qui arrive devant les juges, ce sont les violences importantes, rappelle Thibaud Claus, avocat au barreau de Lyon. Les enfants qui se font rouer de coups, personne ne va dire que c’est éducatif. Pour autant, cette nouvelle loi pourra influencer la société, et avoir, à terme, un impact juridique. » La proposition de loi poursuit d’ailleurs un objectif pédagogique et ne prévoit pas de sanction pénale.

« Quand la loi aura été votée, on aura seulement fait une partie du chemin, prévient Jacques Toubon. Il faudra faire preuve de beaucoup de pédagogie et expliquer aux parents, aux enseignants, qu’ils ne perdent pas leur pouvoir disciplinaire sur les enfants. Simplement, ils ne devront plus exercer ce pouvoir de manière physique. Si on veut que les droits des enfants soient respectés, il faut les écouter et parler avec eux, surtout quand ils nous énervent ! »

Du dialogue, il en faudra aussi à l’Assemblée pour faire voter la mesure. Ainsi qu’une bonne dose de courage politique. « Les lois anti-fessées sont toujours impopulaires et demandent donc aux responsables politiques beaucoup de courage pour décider de les instaurer. Ce n’est pas cela qui les fera réélire » conclut Olivier Maurel.