Comment mieux détecter les enfants victimes de violences sexuelles?

AGRESSION Le film « Les Chatouilles » qui sort ce mercredi au cinéma évoque la difficulté pour un enfant de parler de ce qu’il a subi…

Delphine Bancaud

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Illustration fillette victime de violences.
Illustration fillette victime de violences. — Pixabay
  • Les violences sexuelles sur mineurs sont largement sous-estimées car peu dénoncées par les victimes et leur entourage.
  • D’où l’urgence à mieux former tous les professionnels en lien avec les enfants afin qu’ils apprennent à détecter les signaux de maltraitance.
  • Sensibiliser davantage à l'école les enfants au respect de leur corps et à leurs droits pourrait aussi contribuer à libérer davantage la parole de ceux qui sont victimes de viol ou d’agression sexuelle.

C’est l’histoire d’une petite fille violée par un ami de sa famille qui ne parviendra à révéler ce qu’elle a subi qu’à l’âge adulte. Le film Les Chatouilles d’Andrea Bescond qui sort ce mercredi dans les salles, témoigne bien du non dit entourant les violences sexuelles sur mineurs.

Selon le service statistique ministériel de la sécurité intérieure, 8.788  plaintes pour viols sur mineurs et 14.673 pour agressions et atteintes sexuelles ont été enregistrées par les services de police ou de gendarmerie en 2017. Une augmentation de 11 % par rapport à 2017 « car l’affaire Weinstein a encouragé les victimes à davantage révéler les faits », souligne la sénatrice LR de Saône-et-Loire, Marie Mercier, auteur d’un rapport sur la protection des mineurs victimes d’infractions sexuelles. Mais selon elle, ces chiffres sont loin de révéler l’ampleur du fléau. « On estime que 20 % d’une classe d’âge a été victime de violences sexuelles. Et tous les milieux sociaux sont concernés », s’alarme-t-elle.

Le silence de la victime et de ses proches

Une sous-estimation du nombre d’agressions sexuelles et de viols vécus par les enfants, qui tient à l’omerta régnant encore sur ce sujet. Tout d’abord parce que toutes les victimes ne sont pas en mesure de parler de ce qu’elles ont vécu : « Le silence est souvent imposé par l’agresseur qui menace sa victime ou lui fait du chantage affectif. Car 95 % des violences sexuelles se passent dans le milieu intrafamilial », rappelle Violaine Blain, directrice générale du Groupement d’Intérêt Public de l’Enfance en Danger (Giped), qui gère le 119 (numéro gratuit « Allo enfance en danger »). Et lorsque l’enfant est petit, il ne comprend pas toutjours qu’il a subi une agression « ou il culpabilise en se disant que c’est de sa faute s’il a enduré cela », analyse Marie Mercier. Dans d’autres cas, la victime est sous le coup d’une amnésie traumatique : « c’est un mécanisme de défense ; face à un évènement tellement violent, l’enfant se déconnecte de ce qu’il ressent. Mais le souvenir des faits va ressurgir plus tard, parfois quand il sera adulte », explique Marie Mercier.

Par ailleurs, les viols et agressions sexuelles sur mineurs sont insuffisamment dénoncés par un membre de la famille : « Dans les cas d’incestes, bien souvent l’autre parent est dans le déni », constate Violaine Blain. « Ou alors il persuade son enfant que ce qu’il a vécu n’est pas si grave et que s’il parle, il va mettre en péril l’équilibre de la famille », ajoute Marie Mercier. Et les autres adultes en contact avec l’enfant (enseignants, médecin, animateurs…) ne détectent pas toujours les maltraitances subies par l’enfant : « Sa parole est parfois sous estimée et les adultes éprouvent des difficultés à imaginer l’inimaginable », constate Christophe Chabrier, responsable de la formation à SOS Villages d’enfants, une ONG qui accueille des enfants orphelins, abandonnés ou séparés de leurs parents.

Des outils à développer pour briser le silence

Pour que la parole des victimes puisse se libérer, il existe pourtant plusieurs leviers à activer. « Tout d’abord en formant mieux tous les professionnels en lien avec des enfants à ces questions afin qu’ils puissent décoder des signes non verbaux laissant penser qu’un enfant a pu subir des violences sexuelles », explique Christophe Chabrier. SOS Villages d’Enfants vient justement de créer une formation  pour sensibiliser les enseignants, infirmiers scolaires, les surveillants, les assistants sociaux à ce sujet. « On va notamment leur apprendre à décoder des signaux verbaux qui pourraient montrer qu’un enfant est victime de violences sexuelles (un comportement sexualisé précoce, une mise en retrait soudaine, des dessins équivoques, des problèmes de poids, des soucis scolaires récents…) », décrit-il. Selon Violaine Blain, « la formation des enseignants devrait aussi comprendre un volet sur ce sujet ».

Tous les experts sont unanimes aussi sur l’intérêt de faire régulièrement des campagnes de communication autour des violences sexuelles sur mineurs en rappelant le numéro d’appel 119. « D’autant que les spots de sensibilisation contribuent à faire augmenter la condamnation sociale de ces violences », estime Marie Mercier. Autre impératif selon Violaine Blain : « L’école doit oser aborder ce sujet, en adaptant le discours à chaque âge. Aux élèves de maternelle, il faut apprendre la notion de respect du corps, d’intimité… Et aux élèves plus grands, on pourra les sensibiliser encore davantage à leurs droits, leur expliquer la notion de consentement… », explique-t-elle. Un avis partagé par Marie Mercier : « il faut aussi ouvrir davantage la porte à des associations telles que la Voix de l’Enfant qui intervient déjà dans les établissements. Car à chaque fois qu’une sensibilisation est faite sur le sujet par une association, un ou deux enfants viennent raconter aux intervenants ce qu’ils ont vécu », observe-t-elle. La sortie du film Les Chatouilles devrait aussi contribuer à libérer la parole…