11-Novembre: Au pied du Tourmalet, la déchirante Pleureuse de Campan reste inconsolable

CENTENAIRE Le monument aux morts de Campan, village des Hautes-Pyrénées, constitue une œuvre unique et profondément émouvante…

Nicolas Stival

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Le monument aux morts de Campan, dans les Hautes-Pyrénées.
Le monument aux morts de Campan, dans les Hautes-Pyrénées. — Mairie de Campan
  • Ce monument inauguré en 1926 a été créé par le sculpteur bordelais Eugène Chrétien.
  • Dans son habit traditionnel, une femme mystérieuse pleure les 98 enfants de Campan morts pour la France lors de la Première guerre mondiale.

Ici, pas de poilu, qu’il soit en gloire ou gisant. Pas d’allégorie de la Victoire, si fréquente sur ce type d’édifices. Au pied de l’église de Campan, dans les Hautes-Pyrénées, le monument aux morts du village est surmonté de la statue d’une femme aux mains jointes, comme en prière.

« La Pleureuse », du sculpteur bordelais Edmond Chrétien, est formidablement expressive, malgré l’absence apparente de visage. Celui ne se découvre que lorsque l’on s’approche, et ses traits sont ceux d’une moribonde.

Cet ouvrage, inauguré le 28 novembre 1926, figure dans L’histoire des 500 plus beaux monuments aux morts de France, rédigée en 2014 par Alain Choubard.

« C’est un bel exemple de monument mettant en exergue le deuil des familles à l’arrière, détaille le docteur en histoire de l’art. Et, au-delà du sacrifice des soldats pour le Pays, il souligne l’ancrage de chaque disparu et de la famille le pleurant dans leur petit pays, leur terroir. »

La « deuillante » porte un « capulet » long, habit traditionnel de Bigorre. Sous ses pieds, sur un dôme de béton, sont recensés les morts pour la France lors des deux conflits mondiaux et de la guerre d’Algérie. Le village, à 30 km au sud de Tarbes, compte aujourd’hui 1.300 habitants, un bon millier de moins qu’avant la Grande Guerre.

Des bas-reliefs qui tranchent avec la statue

Les noms des 98 hommes tombés en 1914-18 sont couchés sur trois plaques funéraires, une par entité de cette commune très étendue : le bourg de Campan, La Séoube et Sainte-Marie-de-Campan, point de départ des cols d’Aspin et du Tourmalet, magnifiés par le Tour de France.

Certains patronymes ont quasiment été effacés par le passage du temps, mais on distingue toujours les bas-reliefs qui rappellent les principales activités de la vallée à cette époque : l’exploitation du bois avec un scieur, celle de la laine avec une bergère et ses moutons, la fabrication du beurre avec un paysan et ses vaches.

Des représentations de la vie quotidienne qui tranchent avec la symbolique de la statue, comme l’observe Alain Choubard.

« Les reliefs réalistes et didactiques, très Troisième République, s’opposent à la pleureuse quasi médiévale et abstraite dans son anonymat drapé, comme l’étaient les pleurants des grands tombeaux de la fin du Moyen-Age. Ce sont ceux de Philippe Pot au Louvre ou des ducs de Bourgogne à Dijon, dont elle découle en droite ligne. A cela s’ajoute la forme recherchée du piédestal au discret parfum Art déco… »

Le monument aux morts de Campan est régulièrement classé dans la catégorie « pacifiste ». Cependant, Alain Choubard n’est pas convaincu. « Il n’y a pas cette dimension ici, ou sinon assez lointaine et sans aucune revendication directe ou explicite, explique le spécialiste. D’ailleurs les autres mémoriaux signés Chrétien ne montrent aucun pacifisme particulier. »

Les éléments de comparaison ne manquent pas.Selon l'association des Amis du musée d'Aquitaine, le sculpteur (1882-1945) a travaillé sur au moins 26 monuments aux morts. Tous dans le Sud-Ouest, à l'exception de celui de Villejuif, dans le Val-de-Marne.