11-Novembre: Et si les Allemands avaient gagné la guerre de 1914...

INTERVIEW Dans l’ouvrage collectif « L’Autre siècle », sept historiens et cinq romanciers, sous la direction de Xavier Delacroix, ont imaginé que l’Allemagne remportait la Première guerre mondiale…

Propos recueillis par Guillaume Novello

— 

L'armée allemande en retraite après la défaite de la Marne en septembre 1914. Et si elle en était sortie victorieuse?
L'armée allemande en retraite après la défaite de la Marne en septembre 1914. Et si elle en était sortie victorieuse? — MARY EVANS/SIPA
  • C’est la bataille de la Marne en septembre 1914 qui permet aux Français de bloquer l’avancée allemande et de stabiliser le front. S’ensuivront quatre terribles années de guerre.
  • Imaginant que le « miracle de la Marne » n’a pas eu lieu et que la France perd la guerre dès 1914, un collectif d’historiens et de romanciers livrent « L’Autre siècle », une uchronie crédible et inspirée.
  • Xavier Delacroix, coordinateur du projet et Sophie Coeuré, historienne spécialiste de la Russie, ont répondu aux questions de « 20 Minutes ».

Et si les taxis de la Marne n’avait pas suffi pour sauver la France de la défaite ? C’est le point de départ d’une uchronie coordonnée par le journaliste et essayiste Xavier Delacroix et intitulée L’Autre siècle*. Il précise dans son « avertissement » préalable : « La victoire allemande sur la Marne en 1914 était techniquement […] tout à fait possible, entraînant alors une rupture du front français, l’arrivée rapide des forces de Guillaume II sur Paris. La guerre de 14 aurait été une "super guerre de 70". »

Avec ce postulat de départ, sept historiens, parmi les plus réputés dans leur domaine, et cinq romanciers, comme Pierre Lemaître ou Cécile Ladjali, ont inventé cet autre XXe siècle qui voit l’Allemagne dominer l’Europe et la Seconde Guerre mondiale ne jamais advenir. Le résultat est crédible, original, prenant, et apporte un regard neuf sur l’histoire du XXe siècle. Xavier Delacroix et Sophie Coeuré, historienne spécialiste de la Russie, nous éclairent sur cet autre futur et sur la genèse de cette uchronie.

En remportant la bataille de la Marne, en septembre 1914, l’Allemagne sort victorieuse du conflit. Quelles en sont les conséquences ?

Xavier Delacroix : Dans les grandes lignes, et pour ne pas dévoiler le contenu du livre, après la guerre, l’Allemagne impose sa domination sur l’Europe tout en inventant la sociale-démocratie, la Russie s’évite le bolchevisme, les Etats-Unis déploient une forte influence culturelle mais plus en retrait qu’aujourd’hui et il y a aussi une montée en puissance de l’Asie avec la Chine et l’Inde mais avec une configuration différente de celle que nous connaissons à l’heure actuelle. Cependant, il y a des similitudes avec ce qu’il s’est réellement passé. En quelque sorte, on a fait partir l’histoire européenne dans une direction vers laquelle nous sommes arrivés soixante-dix ans après.

Sophie Coeuré : Pour la partie qui me concerne, en août 1914, c’est le moment où la Russie commence à perdre la guerre. Et c’est le début de l’engrenage qui mènera à la révolution bolchevique. Mais avec notre uchronie, la révolution devient impossible car la guerre s’achève dès 1914. On sauve la vie de l’impératrice Alexandra, un peu par féminisme et pour montrer que l’événement peut faire émerger des personnalités intéressantes. Néanmoins, ce n’est pas elle qui choisit, c’est le tsar qui la propulse pour maintenir la lignée des Romanov sur le devant de la scène. Elle devient ainsi régente du tsarévitch Alexis jusqu’à ses 16 ans et se prend au jeu politique. Ce que j’imagine, c’est que ce chemin vers l’Europe, cette occidentalisation qui s’est lancée vers la fin du XIXe siècle est plutôt renforcée par les événements.

On sent une tonalité positive et on en vient à regretter la victoire française en 1918, est-ce fait exprès ?

S. C. : On est bien dans cette ligne de réflexion sur la guerre de 1914. Voir les guerres comme un drame de l’histoire. On est sur une vision de l’histoire qui évite les guerres et les révolutions sanglantes. Et en effet, avec notre uchronie on économise des événements violents, on sauve pas mal de vies.

X. D. : On voulait une dimension positive. Et la question de ce qu’aurait pu provoquer la défaite de la France sur la tenue du siècle et la vie des gens, mérite vraiment d’être posée.

Dans L’Autre siècle, on revient, à plusieurs reprises, sur des destins - ceux de Landru, ou Leni Riefenstahl, par exemple - bouleversés par la victoire allemande…

S. C. : C’est pour montrer qu’on a une lecture des biographies qui est guidée par ce que l’on sait a posteriori de leur destin. Là, on rouvre les possibles. Si on prend l’exemple de Trotski, en 1914, il n’est pas bolchevik et n’est pas un allié de Lénine. C’est un révolutionnaire, un socialiste. Ce que j’imagine, c’est qu’en l’absence de la révolution de 1917, il a pu se rallier à une certaine forme de social-démocratie à la Kerenski, alors que c’est vrai que Trotski est plutôt resté comme le théoricien de la révolution permanente.

X. D. : C’était délibéré. L’idée était de prendre quelqu’un, qui à cause de cette autre guerre devient quelqu’un d’autre. L’objectif était aussi de traiter l’histoire à hauteur d’hommes, faire des allers-retours entre la grande et la petite histoire. Cela permet au lecteur de se projeter.

Pourquoi se lancer dans ce projet d’uchronie ?

X. D. : Je me suis lancé dans ce projet pour plusieurs raisons. Plus jeune, j’ai été marqué un livre de Roger Caillois où il imaginait que Ponce Pilate crucifiait le bandit Barrabas à la place de Jésus. Ce dernier serait alors resté un prophète comme un autre et le christianisme n’aurait pas existé. Et imaginer le « what if » a toujours été pour moi une idée séduisante. Ensuite, j’ai choisi cette date de septembre 1914 car je pense que la guerre de 14-18 est un événement incroyablement fondateur dans notre histoire. Cet ouvrage a aussi été l’occasion de traiter ces différents aspects, d’évoquer la dimension « du non-advenu » et puis de permettre au lecteur de s’interroger lui-même sur son propre destin et sur la place du hasard et de la nécessité dans sa propre vie.

S. C. : Les historiens s’interrogent toujours sur leur manière d’interpréter les sources, d’écrire, l’histoire aussi. Y revenir sous forme de jeu, mais un jeu sérieux, ça nous permet d’avoir un autre style d’écriture et de recherche, plus amusant, plus collectif, de réfléchir et de porter le lecteur à la réflexion, sur la question des archives, vraies ou fausses, de l’événement qui fait basculer l’histoire, le destin individuel.

*L’Autre siècle, uchronie dirigée par Xavier Delacroix, 320 p., Ed. Fayard.