Des pompiers déblaient les gravats rue d'Aubagne à Marseille
Des pompiers déblaient les gravats rue d'Aubagne à Marseille — Marins-pompiers de Marseille

URBANISME

Marseille: Pourquoi l'habitat est-il si délabré dans certains quartiers?

L'accident de la rue d'Aubagne, où trois immeubles se sont effondrés, met tristement en lumière les causes multiples de l'habitat dégradé à Marseille... 

  • Selon le ministre de l'Intérieur, 6.000 propriétés sont identifiées comme fragiles à Marseille
  • Manque de volonté politique, problèmes administratifs et paradis des marchands de sommeil, les causes sont multiples.

Des immeubles en piteux état, aujourd’hui réduits à l’état de poussière, des morts, victimes de ce tragique accident, et une question : pourquoi ? Pourquoi, à Marseille, selon le rapport Nicol de 2015 sur le sujet, un habitant sur 8 vit dans un logement qui représente un danger pour sa santé ou sa sécurité ?

Au surlendemain du drame de la rue d'Aubagne, où trois immeubles se sont effondrés, cette problématique marseillaise, connue par les pouvoirs publics depuis des années, ressurgit en laissant un goût amer. Comment expliquer que de telles bulles de bâtiments vétustes aient fait irruption dans la deuxième ville de France ? 20 Minutes fait le point.

Un parc social insuffisant dans un territoire pauvre

En 2015, selon l’Insee, 26,1 % des Marseillais vivaient en dessous du seuil de pauvreté, soit plus d’un quart de la population. Or, selon Florent Houdmon, directeur de l’agence régionale Paca de la Fondation Abbé-Pierre, « sur 57.000 demandes actives de logements sociaux l’année dernière à la métropole d’Aix-Marseille, il y a eu moins de 8.500 attributions. Il y a une grosse tension, les gens ne trouvent pas de place. »

Dans un communiqué de presse, la fondation pointe du doigt « une métropole connue pour le nombre de villes ne respectant pas la loi SRU », cette loi qui impose aux communes de disposer d’au moins 20 % de logements sociaux sous peine de pénalités. « Je ne nie pas qu’il y a une difficulté à construire, explique Florent Houdmon. Le foncier est cher. Mais il y a aussi une volonté politique de payer des amendes plutôt dès que de payer des logements sociaux. »

Le fléau des marchands de sommeil

Or, selon Florent Houdmon, le déficit de logements sociaux ouvrirait une brèche aux marchands de sommeil, qui profitent de cette carence pour louer cher leurs appartements vétustes à des locataires sans autre solution. « Et ces marchands de sommeil n’ont aucun intérêt à faire des travaux. », note Patrick Lacoste de l'association Un centre-ville pour tous.

« L’habitat indigne se trouve essentiellement dans le parc privé vers lequel les plus pauvres se tournent, faute d’alternatives, analyse Florent Houdmon. Dans le contexte du marché actuel, leur dossier ne sera pas forcément étudié. » Il y a quelques mois par exemple, 20 Minutes s'était rendu au Parc Corot, une cité particulièrement délabrée de Marseille, et avait rencontré Amida et sa famille, d’origine comorienne. Avec peu de ressources, la famille vivait à neuf dans un 85 m², entre les rats, les fenêtres cassées et les murs sur le point de s’effondrer. Le tout pour 750 euros.

Devant les députés, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a affirmé que « Marseille est particulièrement touchée » par les marchands de sommeil. « Il y a six ans, un procureur adjoint à la lutte contre les marchands de sommeil avait été nommé, se souvient Patrick Lacoste. Qu’en est-il aujourd’hui ? Cette cellule dort depuis trois ans ! »

La lenteur des procédures ?

Ces derniers jours, la mairie de Marseille a mis en avant une autre cause : la lenteur des démarches administratives et judiciaires dans ce domaine. « Il y a une politique municipale menée avec l’Etat sur le logement insalubre, indiquait ce lundi Jean-Claude Gaudin. Ce que nous souhaitons, c’est que quelquefois cela aille plus vite ! » La ville aurait ainsi mis une décennie à acquérir l’un des immeubles de la rue d’Aubagne selon Arlette Fructus.

Dix ans pour acquérir un immeuble ? De quoi étonner Me Gilles Caillet, avocat spécialiste de la question. « Lors d’une procédure d’expropriation, le juge transfère la propriété à la ville. Vient ensuite le temps des discussions autour de l’indemnité perçue par le propriétaire, qui peut contester son montant. L’ensemble de ce processus prend entre un à deux ans maximum. » Selon ce spécialiste, « ce sont les collectivités territoriales qui ralentissent le rythme car elles n’ont pas les moyens d’acheter sur le coup plusieurs immeubles. »

Une question de volonté politique ?

« La situation à Marseille est la conséquence d’années d’inaction qui ont créé d’énormes difficultés, s’agace Florent Houdmon. La situation est connue depuis longtemps et n’a pas été affrontée en temps et en heure. Tous les pouvoirs politiques, de la ville à l’Etat, ne sont pas assez mobilisés. »

« Les pauvres ne sont pas désirés par les élus à Marseille, accuse Patrick Lacoste. On est dans une stratégie de l’abandon : 45 % des logements sociaux sont dans les quartiers Nord, contre seulement 8 % dans le 8e arrondissement. L’idée est de laisser pourrir les immeubles. »

Et de soupirer : « Il y a cinq ans, un immeuble s’est effondré rue du Musée, pas très loin de la rue d’Aubagne. Notre association avait écrit aux pouvoirs publics : "Vous attendez quoi pour réhabiliter ? Qu’il y ait des morts ?" C’est tragique… »

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