Toussaint: Personnaliser un enterrement civil, une pratique encore méconnue

TOUSSAINT Deux femmes racontent comment l’organisation d’une célébration laïque et personnalisée les a aidées dans le travail de deuil…

Oihana Gabriel

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Illustration d'un cercueil avec des fleurs.
Illustration d'un cercueil avec des fleurs. — Pixabay
  • A l’occasion de la Toussaint, « 20 Minutes » se penche sur les funérailles laïques, encore méconnues.
  • Si depuis une dizaine d’années les cérémonies de mariage et baptême civils se sont démocratisées, l’enterrement reste en France très codé et passe souvent par la case Eglise.
  • Pourtant, le besoin de personnaliser l’au-revoir existe, un sondage Ipsos le montre.

Comment honorer la mémoire d’un être cher tout en le respectant ? Surtout quand ce proche n’était pas croyant ? Il arrive que les familles se retrouvent devant un insatisfaisant dilemme : passage obligé par l’église ou absence de cérémonie. Et pourtant… Dans un pays où 63 % de la population ne s’identifie à aucune religion, les Français sont tout de même attachés à un dernier hommage. En effet, selon une étude Ipsos pour les services funéraires de Paris* parue ce mois, 71 % des personnes interrogées souhaitent une cérémonie pour eux-mêmes et 80 % pour un proche. Dans le détail, 45 % souhaitent un hommage religieux, 26 % préfèrent une cérémonie civile. Mais ces Français ne savent pas toujours comment organiser ce genre d'enterrement laïque.

Danses et chants pour dire adieu à sa compagne

Delphine a perdu sa compagne en août 2016. « Avant sa mort, on a pu parler de ses souhaits, je savais donc que ça serait une incinération, au Père Lachaise et dans un lieu œcuménique », raconte-t-elle. Le reste, elle l’a improvisé. Un drapeau arc-en-ciel sur le cercueil, une tête de bouddha, David Bowie à plein tubes, un public qui exécute une chorégraphie de wutao, l’art corporel que la défunte enseignait, Delphine s’est laissé toute liberté pour imaginer une célébration originale. « C’était un moment de grâce, de transe, assure-t-elle. Dans une célébration, il peut y avoir de tout, des larmes, des rires, des chants, de la danse. Mais ce n’était pas une joie forcée, mais une magnifique orchestration spontanée. Cette célébration m’a aidé dans mon travail de deuil. » Et pourtant, dire adieu hors des codes n’est pas toujours bien vu. « C’est très occidental notre façon d’enterrer, dans plein de pays, on fait la fête ! », remarque Sarah Dumont.

Cette ancienne journaliste, après un diplôme universitaire deuil et travail de deuil à l’espace Ethique à Paris, alimente depuis avril un blog, happyend. Tout est dans le titre : son objectif est triple, faire connaître les enterrements laïcs, aider les familles à les personnaliser et, plus largement, libérer la parole autour de la mort et du deuil. « Sur happyend, je traite la mort comme un sujet de société comme les autres, résume cette quadragénaire. Il n’y a aucune raison que ce moment de vie ne soit pas anticipé, préparé. Les psychologues le disent d’ailleurs, plus on est en paix avec sa mort, mieux on vit sa vie. En parler plus librement, ça pourrait amener plus de sérénité à pas mal d’entre nous. Pour certains, il y a une superstition : si j’en parle, je vais mourir. Mon objectif, c’est que ça change. » Voilà comment son blog répertorie des conseils, services comme de la musique live, bientôt des lieux pour réinventer ses propres rituels.

Une cérémonie à la Bellevilloise

Comme souvent, ce désir de sensibiliser vient d’une histoire personnelle. En 2013, elle perd son père, athée. Sarah a pu organiser une cérémonie à la Bellevilloise, dans le 20e arrondissement de Paris, « un lieu de fête, des vivants, synthétise-t-elle. Les gens ont applaudi, certains nous ont expliqué qu’ils n’avaient jamais vu un enterrement qui donne autant d’énergie. Mais on a eu de la chance. » Car ce genre d’hommage hors des clous n’est pas à la portée de tous.

Et pourtant, la demande de cérémonies laïques existe, comme le montre le sondage Ipsos. Qui renseigne aussi sur le choix des Français en 2018, pour ses propres obsèques, 63 % des Français préfèrent la crémation à l’inhumation (37 %). « L’évolution massive du nombre de crémations crée un vide symbolique pour les familles à combler : la transformation du cercueil en cendres est très rapide et parfois violente, en plus dans un lieu assez aseptisé…. »

Illustration d'une femme répandant des cendres.
Illustration d'une femme répandant des cendres. - Pixabay

Méconnaissance des cérémonies laïques

Alors pourquoi ce genre de cérémonies originales restent peu nombreuses ? « Nous sommes conditionnés par notre héritage chrétien, chez nous un enterrement est solennel et uniquement triste », regrette Delphine. « Il y a peu de services disponibles, certes, mais surtout les gens ne savent pas que ce genre de cérémonie laïque existe », renchérit Sarah Dumont. « On peut prévoir l’enterrement qui nous ressemble, martèle-t-elle. Mais beaucoup de gens ne s’autorisent pas cette liberté. » Pour faire plaisir à la grand-mère catholique, par manque de temps ou de courage…

Mais l’obstacle numéro 1, c’est clairement le manque de lieux. Aujourd’hui, c’est surtout dans les funérariums, au domicile du défunt, dans les crématoriums ou au cimetière que se déroulent ce genre de cérémonies laïques. A condition que la météo le permette pour cette dernière option… Une proposition de loi socialiste avait été adoptée à l’Assemblée en novembre 2016 pour l’organisation d’enterrements civils à la mairie. Depuis bloquée par le Sénat. « Mais certaines acceptent, s’enthousiasme Sarah. Les mairies organisent des mariages et des baptêmes civils, donc il n’y a aucune raison que la mort soit écartée ! »

Mais il arrive aussi que des salles communales, des péniches, des lieux festifs acceptent cette demande peu commune. « Rien n’empêche également de louer un lieu que le défunt affectionnait, suggère Sarah. Il y a de plus en plus d’acteurs qui travaillent sur ces questions et qui font en sorte que les choses évoluent. Mais c’est lent… »

Personnaliser peut participer à la cicatrisation

Pas forcément évident de prendre le temps de créer un diaporama ou une playlist, en plus de la paperasse à gérer en six jours. Mais, pour Sarah, les obstacles pratiques sont loin d’être insurmontables. Et la cicatrisation peut naître dès la préparation de cette cérémonie individualisée. Inventer une playlist, écrire un hommage à quatre mains, répéter un chant qu’il ou elle adorait… « Pour l’avoir vécu, ce passage où on personnalise la cérémonie, c’est des moments de communion avec la personne qui vient de partir. »

Perdre un proche est souvent une épreuve quand le chagrin se teinte de doutes sur ce qu’il ou elle aurait voulu comme adieu… Saupoudrés de conflits familiaux. « Je sens beaucoup de culpabilité chez les proches quand les dernières volontés ne sont pas claires », assure Sarah. Voilà pourquoi certains, en bonne santé, organisent leur enterrement à l’avance. « Je rencontre beaucoup de trentenaires qui après l’enterrement d’un proche, anticipent leur cérémonie pour ne pas laisser ce choix et ce poids aux proches, témoigne Sarah. J’ai l’impression que les gens vont être de plus en plus nombreux à prendre en main leur décès. Pour le moment, le funeral planner, sur le modèle du wedding planner n’existe pas, mais il n’est pas impossible que ça se développe un jour ! »

* Etude sur 1.000 personnes constituant un échantillon représentatif la population française âgée de 15 ans et plus ayant répondu à une enquête sur Internet du 30 août au 7 septembre 2018.

Et vous, avez-vous souhaité personnaliser une cérémonie civile pour le décès d’un proche ? Est-ce que cela a aidé votre travail de deuil ? Avez-vous laissé des directives pour votre propre cérémonie ? Pourquoi ? Vous pouvez témoigner dans les commentaires ou en envoyant un mail à temoignez@20minutes.fr. Vos témoignages pourraient servir à la rédaction d’un futur article.