PMA pour toutes: «Les enfants élevés par des couples homosexuels ne manquent pas de repères»

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de son ouvrage « PMA le grand débat », Bénédicte Flye Sainte Marie a répondu à nos questions sur les crispations, questions éthiques et pratiques de l’ouverture de la PMA pour toutes…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Le Comité d'éthique favorable à l'extension de la PMA pour toutes les femmes.
Le Comité d'éthique favorable à l'extension de la PMA pour toutes les femmes. — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • La journaliste Bénédicte Flye Sainte-Marie vient de publier « PMA le grand débat » (Michalon), où elle aborde avec recul ce sujet explosif de société.
  • Le débat au Parlement sur les lois de bioéthique, qui comprennent entre autres les question de PMA pour toutes devraient commencer début 2019.
  • Mais, depuis que le comité de bioéthique a révélé fin septembre son avis (favorable à l’ouverture de la PMA), les débats entre défenseurs et pourfendeurs sont vifs.

Edit: Alors que le projet de loi sur la bioéthique, qui prévoit notamment l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et femmes seules, sera présenté en Conseil des ministres le 26 juillet, 20 Minutes vous propose de (re)découvrir nos articles sur le sujet. 

Comment aborder la question de l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux lesbiennes et femmes célibataires avec objectivité et nuance ? Un pari relevé par Bénédicte Flye Sainte Marie, journaliste, qui donne la parole aux défenseurs, opposants, mais surtout aux spécialistes de la PMA et creuse chaque argument sur les conséquences éthiques, pratiques, financières, sociétales d’une telle ouverture. Car d’ici quelques mois, les députés devront débattre et voter la loi de bioéthique qui pourrait ouvrir à toutes le droit à un coup de pouce médical pour avoir un enfant. Une extension qui horripile certains, mais que d’autres attendent avec impatience…

Portrait de Bénédicte Flye Sainte Marie, journaliste société et auteure de PMA le grand débat (Michalon).
Portrait de Bénédicte Flye Sainte Marie, journaliste société et auteure de PMA le grand débat (Michalon). - Anne de Vandière/ Michalon

Pourquoi, selon vous, la PMA pour toutes divise autant en France, alors qu’elle est déjà ouverte chez nos voisins européens, Espagne, Belgique, Grande-Bretagne…

De mon point de vue de journaliste, sans être militante, il y a trois choses. La première, c’est que tout ce qui touche au vivant ne va pas de soi en France. On se souvient du combat moral et même physique de Simone Veil pour porter la loi sur l’IVG. Les mêmes clivages et mauvais augures ont accompagné chaque progrès de la PMA : la FIV, c’était affreux, on a même parlé pour l’injection intracytoplasmique de spermatozoïde (ICSI) de « viol de l’ovocyte » ! Une crispation qu’on retrouve dans les débats sur l’euthanasie. Chez nous, le vivant est totalement sacralisé. L’autre explication, c’est la sacro-sainte représentation de la famille de certaines personnes, qui ont l’impression que c’est [non seulement] un basculement de société, mais aussi de civilisation. Ce qui n’est pas le cas : des familles homoparentales, monoparentales existent déjà et ne perturbent pas l’ordre social. La dernière chose, et je vous parle d’expérience, c’est la méconnaissance de ce qu'est la PMA. Dans la tête de beaucoup de gens, PMA et GPA, c’est pareil, alors que ces deux techniques sont totalement différentes. Certains amalgament les deux en disant qu’on va tomber dans la commercialisation du corps. Je pense totalement illusoire de penser que l’un va déclencher l’autre.

On a parfois du mal à savoir si ce débat très crispé est le fait d’une minorité bruyante, autant de défenseurs de la PMA pour toutes que des opposants…

A mon avis, on entend beaucoup les anti, pas énormément les associations homosexuelles et très peu les artisans de la PMA qui sont majoritairement favorables à l’ouverture aux couples de lesbiennes et aux femmes seules. Les opposants se mobilisent par des actions très spectaculaires et sur les réseaux sociaux. Pour la consultation citoyenne de bioéthique, ils ont complètement monopolisé la parole au point que les résultats ne voulaient plus rien dire. Cela biaise l’image de l’opinion. En réalité, les Français y sont favorables et de plus en plus : deux sondages en janvier et en juin 2018 montraient que  64 et 75 % des Français étaient pour cette extension.

Quels sont les arguments pro et anti sur le plan éthique ?

Ce que les opposants à l’extension de la PMA avancent, c’est que la PMA doit rester une technique destinée aux couples infertiles, pas un procédé qui doit répondre à une envie d’enfant de femmes qui ne sont pas stériles. Argument auquel les pour rétorquent que la PMA est déjà parfois aujourd’hui proposée pour répondre à des choix de vie et non pas à des soucis médicaux. Parmi les couples infertiles hétérosexuels, c’est parfois l’âge le problème : on a privilégié sa carrière ou différé le projet d’enfant, on arrive à 35 ou 40 ans et c’est plus difficile de procréer. De même, quand on est dans la PMA classique, avec besoin d’un don d’ovocyte, on ne soigne pas, mais on permet à ce couple de concrétiser son souhait d’enfant. La PMA est déjà aujourd’hui dans le sociétal et non uniquement le médical.

Mais vous soulevez aussi des questions beaucoup plus pratiques que pourrait poser cette ouverture de la PMA…

En effet, et les partisans ne nient pas le problème de pénurie de gamètes. Les délais sont déjà très longs : jusqu’à un an et demi pour le don de sperme, deux ans voire plus pour le don d’ovocytes. Cette ouverture risque de gripper la machine. Nelly Achour-Frydman souligne ainsi que, sur le fond, elle est favorable, mais en tant que biologiste de la reproduction, elle se demande comment on va gérer. Et cela peut avoir des conséquences : ces délais allongés du fait de la PMA pour toutes risquent de créer des sentiments d’intolérance et de haine homophobes. Mais certains proposent des solutions concrètes : une grande campagne de communication, des incitations aux dons. Le problème, c’est que sortir de la gratuité est contraire au principe essentiel du droit français. C’est un peu le serpent qui se mord la queue : la gratuité est la règle, mais tant qu’on n’incite pas les donneurs avec une rémunération, même faible, on ne fera pas augmenter les dons.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi comme spécificité de la France, qui peut-être participe à cette frilosité, la question du coût, puisque tout le parcours de PMA est aujourd’hui pris en charge par la Sécu (dans certaines conditions notamment d’âge) ? Comment dépasser cette problématique financière ?

Les instances disent bien que ce surcoût ne sera pas démesuré. Cela ne va pas recreuser le trou de la Sécu ! Tous les couples de lesbiennes ou femmes célibataires n’ont pas toutes entre 25 et 43 ans ou un projet d’enfant. Ces femmes devraient commencer [et, si ça marche, s’arrêter] par l’insémination artificielle, qui coûte nettement moins cher qu’une FIV. Sur la question du remboursement égal pour tous, les instances sont un peu divisées. Agnès Buzyn parle de rembourser tout le monde de la même manière.

Vous citez des études sur le devenir de ces enfants qui ont été élevés par des couples de lesbiennes ou de femmes solos, que peut-on en déduire ?

La littérature scientifique montre que ces enfants ne vont ni mieux, ni moins bien que ceux éduqués par deux parents de sexes différents. Les enfants ne manquent pas de repères. Certains s’inquiètent du fait que ces enfants qui vont naître vont être dans une forme d’incomplétude, sans référent paternel. Mais les pédopsy m’ont bien expliqué que la différence des rôles n’est pas la différence des sexes. Même si on n’est pas un papa biologiquement, on peut endosser un rôle paternel. Même avec une maman seule, si elle est suffisamment entourée, l’enfant trouve cet équilibre.

Pensez-vous que Macron tiendra sa promesse d’ouvrir la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules ?

Je pense qu’il n’a pas le choix. A la base, il y est favorable, et même si c’est un peu une grenade à retardement, dans la situation actuelle compliquée, je pense qu’il a besoin d’une grande réforme sociétale pour marquer son mandat. C’est à double tranchant : il sait qu’il va mécontenter une partie de l’opinion, mais ce n’est pas ceux qui ont voté pour lui. En revanche, cela peut être une manière de ramener vers lui des gens de gauche. C’est un président très attaché aux symboles, là on est en plein dedans. Il y a aussi ce spectre de Hollande qui a fini son mandat sur une popularité calamiteuse et qui dit regretter de ne pas avoir ouvert la PMA pour toutes. Je pense qu’il pourrait ainsi montrer : « Je ne fais pas comme François Hollande. »Mais on risque de vivre une année rock'n'roll !

* PMA Le grand débat, Bénédicte Flye Saint Marie, Michalon, octobre 2018, 18 euros.

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