Le suicide des agriculteurs, un phénomène encore tabou qui dure

MAL-ETRE Un grand nombre de suicides «a été observé durant les mois où les prix du lait étaient les plus bas»…

20 Minutes avec AFP

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Un agriculteur laboure son champ (photo d'illustration).
Un agriculteur laboure son champ (photo d'illustration). — ALLILI MOURAD/SIPA

En France, on compte un suicide d’agriculteur tous les deux jours. Selon une enquête de Santé Publique France, sur la période 2010-2011, le nombre de suicide chez les agriculteurs est supérieur de 20 % par rapport à celui de la population générale, et de 30 % pour les seuls éleveurs de bovins laitiers.

Près de 30 % des agriculteurs touchent environ 350 euros par mois, un revenu parmi les plus bas du pays. Et, justement, un grand nombre de suicides « a été observé durant les mois où les prix du lait étaient les plus bas », détaille l’étude. Entre les fluctuations des cours mondiaux des matières premières, les problèmes de l’agriculture - coûts de production, surendettement - et les aléas de la vie - solitude, ruptures affectives, ou maladies -, on compte un suicide d’agriculteur presque tous les deux jours, révèle l’enquête.

Les agriculteurs surreprésentés dans les taux de suicides « depuis au moins quarante ans »

Selon une thèse de Nicolas Deffontaines, soutenue à l’Inra en 2017, les « petits exploitants » se suicident « d’avantage que les gros », « les célibataires, veufs ou divorcés plus que les agriculteurs mariés, et les Bretons plus que les Languedociens ». Selon lui, la surreprésentation des agriculteurs dans les taux de suicides est un phénomène « stable », qui dure « depuis au moins quarante ans ».

Pour Fabienne Biscart, éleveuse dans la Haute-Loire, le suicide des agriculteurs reste « tabou » dans les villages et les organismes agricoles. L’agricultrice demande « l’instauration d’une visite médicale une fois par an pour les agriculteurs avec un médecin de la MSA ». Un avis que partage Véronique Maeght-Lenormand, de la Mutualité sociale agricole (MSA), qui ajoute que le nombre de suicides est « certainement sous-évalué ».

Un « réseau pour améliorer la détection des agriculteurs en situation de fragilité »

« Sur les certificats de décès, des suicides sont enregistrés comme "accidents du travail" : de cette façon, les assurances indemnisent les familles », dénonce Patrick Maurin. Un projet de prévention, baptisé « Agri-Sentinelles », doit voir le jour début 2019. Il s’agit de mettre à contribution tous les volontaires du secteur agricole : salariés de coopératives, conseillers de chambres d’agriculture, techniciens de contrôle laitier, vétérinaires ou employés d’abattoir.

« Sans se substituer aux initiatives existantes, nous imaginons ce réseau pour améliorer la détection des agriculteurs en situation de fragilité, d’isolement », explique Delphine Neumeister, de l’Institut de l’Elevage (Idele). Une idée soumise par la coopérative Allice, spécialisée dans l’insémination artificielle de bovins. Dans les fermes, les techniciens se sentaient dépassés face à la détresse d’agriculteurs taiseux qui ne parviennent pas à gagner leur vie, ou sont débordés par les contraintes administratives. Quand ils ne découvraient pas eux-mêmes un corps au bout d’une corde, la pendaison étant le moyen de suicide le plus répandu dans le milieu.

Isolés, endettés, les agriculteurs se suicident trois fois plus que la moyenne