VIDEO. #MeToo: «Au bout d'un moment, les hommes vont être obligés de réfléchir à leur attitude»

VIOLENCES SEXUELLES Il y a un an, l'affaire Weinstein éclatait. Cet événement historique a-t-il eu un impact sur les violences subies par les femmes au quotidien ? Laure Murat, historienne et essayiste, tente de répondre à cette question...

Lise Abou Mansour

— 

Une marche contre les violences sexuelles à Philadelphie (Etats-Unis), le 29 septembre 2018.
Une marche contre les violences sexuelles à Philadelphie (Etats-Unis), le 29 septembre 2018. — SIPA
  • A la suite de l'affaire Weinstein, le mouvement #MeToo a permis à de nombreuses femmes de révéler le harcèlement dont elles étaient victimes.
  • Laure Murat, historienne, essayiste et professeure à l'Université de Californie du Sud de Los Angeles, a écrit le livre «Une révolution sexuelle ? Réflexion sur l'après-Weinstein».
  •  «Il y a un début de prise de conscience mais il y a encore beaucoup de résistance» estime Laure Murat.

Le 5 octobre 2017, le New York Times publiait une enquête dans laquelle plusieurs actrices accusaient le producteur américain d’harcèlement et d’agression sexuelle. Depuis, de nombreux noms d’agresseurs sexuels suspects ont été révélés. Le producteur Bill Cosby, le médecin de l’équipe américaine de gymnastique Larry Nassar ou encore l’acteur Kevin Spacey. Mais en France, le mouvement #MeToo semble avoir moins d’impact.

Laure Murat, historienne, essayiste et professeure à l’Université de Californie du Sud de Los Angeles, a écrit le livre « Une révolution sexuelle ? Réflexion sur l’après-Weinstein ». Pour 20 Minutes, elle explique les retombées de l’affaire Weinstein.

Les victimes de violences sexuelles sont-elles plus écoutées depuis l’affaire Weinstein ?

La semaine dernière, on a vu l’impact du mouvement #MeToo chez les ouvrières de Mc Donald's qui se sont mises en grève pour la première fois. C’est une chose vraiment historique. On l’a vu aussi avec la déstabilisation du juge Kavanaugh, le candidat de Trump à la Cour suprême, accusé d’agression sexuelle par une ancienne camarade.

Donc je pense effectivement qu’on écoute d’avantage les femmes aujourd’hui. En ce qui concerne les Etats-Unis, l’histoire du juge Kavanaugh le prouve. En 1991, il y a eu une grande affaire assez similaire à celle de Brett Kavanaugh. Anita Hill, qui travaillait avec le juge Clarence Thomas, l’avait accusé de harcèlement sexuel. A l’époque, elle avait été totalement dénigrée. En 2018, quand Christine Ford - la femme qui accuse Brett Kavanaugh - témoigne contre le juge Kavanaugh, son témoignage fait exploser la politique américaine. Désormais, démocrates et républicains sont deux camps farouchement ennemis autour de cette question des violences faites aux femmes.

Avec les nombreux témoignages publics de femmes victimes de violence sexuelle, y a-t-il désormais une plus grande compréhension du traumatisme qu’elles ont subi ?

Je pense qu’on en est au tout début mais vraiment au tout début. Ceci étant dit, c'est déjà très encourageant. On commence à comprendre la psychologie du traumatisme. Avant, lorsqu’une femme « sortait du placard » et racontait son agression sexuelle, elle était discréditée si les faits avaient eu lieu il y a des dizaines d’années. Grâce à l’affaire Weinstein, je crois qu’il va y avoir une meilleure connaissance de ces choses. Je pense que les femmes sont vraiment décidées à ne plus se laisser faire et les hommes vont être obligés au bout d’un moment de réfléchir à leur attitude.

Le 9 janvier 2018, cent femmes ont signé une tribune dans le quotidien Le Monde défendant « la liberté d’importuner » pour les hommes. Comment expliquez-vous cette opposition, en France ?

Cette tribune s’explique par deux choses. La première, c’est qu’on nous bassine beaucoup en France avec « la galanterie à la française », une sorte de théorie de la séduction qui fait que l’homme propose et que la femme dispose. C’est un mythe qui a bon dos. Au moment de l’affaire DSK, on disait « c’est un séducteur, c’est un homme à femmes ». Non. C’est un agresseur. C’est tout.

Je pense qu’il y a également un deuxième aspect. Dans les années 1970, les femmes ont réussi à obtenir une libération sexuelle qui a été extrêmement importante. Les femmes, à l’époque, se sont concentrées sur des enjeux cruciaux qui touchaient à leur corps, comme l’avortement ou la pilule. Ces acquis ont été considérables et très rapides (si on ne prend pas en compte les deux millénaires qui les ont précédés). Ces acquis étant gagnés, elles ont mis sous le boisseau tous les problèmes de sexisme et de harcèlement. Certaines se disaient : « on a gagné la liberté de faire de notre désir ce qu’on veut, maintenant il faut en assumer les risques. » C'est ça ce que dit la tribune Deneuve - avec une réelle absence de solidarité envers les victimes.

Vous dites dans votre livre qu’il y a eu un réveil collectif mais qu’entre la reconnaissance d’un problème et le changement en profondeur des comportements, il y a un réel fossé. Alors, comment faire ?

Il faut faire appel aux jeunes, c’est-à-dire les 12-30 ans, pour essayer de comprendre dans quel monde ils veulent vivre. Nous n’avons que des avantages à résoudre cette question, que ce soit pour les hommes ou les femmes.

Je comprends que cette affaire et ses répercussions aient pu déstabiliser certains hommes. Récemment un ami de 35 ans m’a dit « on ne va plus pouvoir se comporter normalement ». Mais qu’est-ce que c’est normalement ? Ce qu’on considère normal est souvent imposé d’en haut, avec des injonctions dont les femmes ne veulent plus. Le mouvement #MeToo propose justement d’interroger la norme. Cette remise en cause ne peut qu’améliorer les relations homme femme. J’en suis persuadée. Ce sera très long. Mais on va y arriver.