« Sò qui »: Comment deux mots prononcés en langue corse ont provoqué quinze jours de polémique dans un lycée

TOUT ÇA POUR ÇA Avec un militant qui lance un appel à « résister comme Maurice Audin », rien que ça…

Jean Saint-Marc
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La rentrée a été très agitée dans le lycée corse du Fium'Orbu (illustration).
La rentrée a été très agitée dans le lycée corse du Fium'Orbu (illustration). — C. Triballeau / AFP
  • Le lycée du Fium’Orbu, en plaine orientale, a retrouvé son calme après quinze jours de polémique sur la place de la langue corse dans les enseignements.
  • Si la situation a dégénéré, c’est en raison d’une application un peu « rigoriste » des règlements par une professeure… Et parce que le sujet est sensible pour les militants nationalistes, très implantés dans cette région.

« Sò qui. » C’est du corse, ça se prononce « sso kwi » et ça veut dire « je suis ici », ou « présent. » C’est aussi, apparemment, une formule magique qui peut déclencher une tempête dans un verre d’eau. Il y a quinze jours, c’est en utilisant cette expression qu’un élève a répondu à l’appel de sa professeure, lors d’un cours en français. L’enseignante le rappelle à l’ordre, le minot se braque… Et démarrent quinze jours de polémique.

« Les faits sont minimes, minuscules, mais ce qui a suivi témoigne des tensions qui agitent toujours l’île sur la question de la langue corse », décrypte, pour 20 Minutes, le sociologue Jean-Louis Fabiani*. Il voit « deux temps » dans cette polémique :

  • « Le premier temps, c’est cette interprétation très rigoriste du statut de la langue corse par la professeure. Effectivement, il n’y a pas de coofficialité de la langue, donc la vie scolaire doit se faire en français. Mais cette phrase, c’est vraiment rien, mes petits neveux qui ont 4 ans le disent à l’école maternelle ! »
  • « La deuxième couche, c’est quand Joseph Colombani vient protester contre la proviseure et qu’elle juge son discours menaçant. On a là un père de famille, nationaliste, qui saisit cette occasion car c’est un enjeu de revendication pour les nationalistes et les autonomistes. »

« Bastion nationaliste »

Joseph Colombani, qui n’est pas le père de l’élève concerné, s’est en effet pointé au lycée, où il s’est écharpé, en corse, avec la proviseure. Le rectorat a porté plainte contre ce syndicaliste agricole, militant nationaliste connu, « pour des faits d’intimidation ». L’association de parents d’élèves à laquelle il appartient, L’associu di i Parenti Corsi, a alors organisé un rassemblement de soutien devant le lycée, avec un début de blocage lancé par les lycéens eux-mêmes. Précision de Jean-Louis Fabiani : « Le Fium’Orbu, historiquement, est une des régions de Corse où la conflictualité est la plus importante. C’est un bastion nationaliste. »


« Ce n’est pas moi qui ai envenimé les choses, c’est leur plainte, se dédouane Joseph Colombani. On peut dire que j’ai été maladroit, mais j’ai essayé de débloquer une situation complètement bloquée, complètement absurde. » Il assure qu’il n’a été ni insultant, ni menaçant, et a donc refusé de présenter ses excuses : « En 57 ans d’action politique, je ne me suis jamais excusé », s’est-il « vanté », lors d’un discours très politique prononcé devant le lycée. Pendant une dizaine de minutes, il y dénonce « l’éducation nationale jacobine et colonialiste » et ose même un improbable appel en direction des élèves et des enseignants du lycée du Fium’Orbu : « Il s’agit de résister, comme Maurice Audin, victime de la torture en Algérie, a résisté ! »

Un peu calmé et avec quelques jours de recul, il analyse son emballement, au téléphone, avec toujours cette même faconde :

Je vous l’accorde : ça a été très long, cette affaire, et j’ai moi-même du mal à comprendre pourquoi. Ça m’arrache le cœur (sic), mais je me dis qu’il y a un problème politique avec les professeurs et l’administration de ce lycée ! On était dans une affaire très politique !»

Il parle au passé car une réunion, organisée lundi au lycée, a permis de calmer le jeu, même si aucune mesure concrète n’a été prise. « Cette réunion a permis de condamner la violence, de rappeler que l’école doit rester un sanctuaire, et a été l’occasion de poursuivre la réflexion sur la question des parcours bilingues et la valorisation au lycée des compétences langagières », nous indique le rectorat, « Le problème de fond, c’est le manque d’enseignants bilingues, et le fait que le bilinguisme s’arrête, dans les faits, au collège », assure Denis Luciani, président de L’associu di i Parenti Corsi.

Peu de bilinguisme au lycée

C’est précisément le parcours scolaire qu’a connu l’élève de seconde au départ de la polémique : une scolarité intégralement bilingue jusqu'en troisième, puis l’arrivée dans un lycée 100 % en Français. Un parcours classique : 147 des 249 écoles primaires corses proposent une filière bilingue… 29 des 31 collèges corses, permettent de poursuivre cette option. Mais seuls deux des treize lycées que compte l’île permettent de poursuivre le bilinguisme jusqu’au bac.

 

* Jean-Louis Fabiani vient de publier Sociologie de la Corse (2018), aux éditions La Découverte.