«L'évaluation est un outil de progrès, tant pour les élèves que pour les enseignants»

INTERVIEW Dans un rapport parlementaire dévoilé ce jeudi, deux députés insistent sur l’intérêt de développer les évaluations dans le système éducatif français…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Un enfant faisant un test de mathématiques.
Un enfant faisant un test de mathématiques. — Pixabay
  • Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer souhaite « développer une culture de l’évaluation positive » à l’école.
  • Deux députés abondent dans son sens dans un rapport parlementaire intitulé Evaluer l’école pour la réussite de tous qui paraît ce jeudi.
  • Pour 20 Minutes, ses auteurs, Marie Tamarelle-Verhaeghe (députée LREM de l’Eure) et Régis Juanico (député socialiste de la Loire), expliquent qu’il ne s’agit pas de classer les élèves et les établissements, mais de faire progresser les pratiques pédagogiques au service de la réussite des élèves.

Evaluations des élèves à plusieurs niveaux (CP, CE1, 6e, seconde), annonce de la création en 2019 d’une instance d’évaluation des établissements du secondaire… A cette rentrée, Jean-Michel Blanquer a insisté sur sa volonté « de développer une culture de l’évaluation positive ». Une ambition saluée par un rapport parlementaire intitulé Evaluer l’école pour la réussite de tous qui paraît ce jeudi. Pour 20 Minutes, ses auteurs, Marie Tamarelle-Verhaeghe (députée LREM de l’Eure) et Régis Juanico (député socialiste de la Loire) reviennent sur leurs propositions pour renforcer les évaluations dans le système éducatif.

Votre rapport semble justifier la volonté de Jean-Michel Blanquer de mettre en œuvre une culture de l’évaluation dans le système éducatif français…

Régis Juanico : Oui, mais nous ne sommes pas les seuls à le penser. La Cour des comptes va aussi dans ce sens. Car aujourd’hui, la France n’a pas la culture de l’évaluation. Et ce parce que l’on a l’impression que l’évaluation implique forcément un jugement, une notation, qu’elle ne recense que les manques… Les élèves ont donc peur d’être évalués et les enseignants sont très réticents à l’être, comme le montrent les discussions actuelles sur le sujet. Il y a besoin de dépassionner le débat.

Marie Tamarelle-Verhaeghe : Notre rapport vise à montrer que l’évaluation est un outil positif et de progrès, tant pour les élèves que pour les enseignants et les établissements. Il ne s’agit pas seulement d’identifier les lacunes, mais aussi les acquis. Et de mettre en place ensuite des pistes opérationnelles pour progresser. Nous ne prônons pas une culture d’évaluation qui conduirait à établir des classements d’élèves, d’enseignants ou d’établissements.

Les évaluations nationales qui ont été mises en place par le gouvernement en CP, CE1, 6e et seconde vont-elles dans le bon sens, selon vous ?

Régis Juanico : L’idée de vérifier au niveau national que le socle commun est bien acquis est intéressante. Mais nous préconisons de le faire à l’entrée du CP, du CM1 et de 5e, ce qui est plus cohérent avec la logique des cycles pédagogiques. Par ailleurs, nous estimons que ces évaluations devraient aussi prendre en compte les compétences psycho-sociales des élèves, leur créativité et leur capacité d’analyse. Et que leurs résultats devraient tenir compte du contexte socioculturel et du climat scolaire de l’établissement.

Marie Tamarelle-Verhaeghe : Il aurait fallu aussi mieux associer les enseignants à l’élaboration de ces évaluations, car ils ont du mal à s’approprier des injonctions venues d’en haut.

Mais ces évaluations ne sont-elles pas une remise en cause de la capacité des enseignants à diagnostiquer les problèmes d’apprentissage de leurs élèves ?

Marie Tamarelle-Verhaeghe : Non, car ils font très bien ce travail au quotidien. L’intérêt de ces évaluations nationales, c’est de pouvoir appréhender les acquis des élèves sur l’ensemble du territoire. C’est une photographie à un instant T. Par ailleurs, elles ont été conçues comme un outil pour aider les enseignants afin qu’ils prennent en compte les résultats et adaptent leurs pratiques pédagogiques en fonction des difficultés des élèves. Dans notre rapport, nous recommandons d’ailleurs la création d’un service post-évaluation que les enseignants pourraient solliciter pour adapter leurs pratiques pédagogiques. C’est le cas au Luxembourg où des cellules universitaires composées d’experts (chercheurs en sciences de l’éducation, formateurs, membres des différents corps d’inspection…) reçoivent des appels d’enseignants ayant besoin de conseils pédagogiques.

Régis Juanico : Nous insistons aussi sur l’importance de muscler la formation des enseignants afin de leur apprendre différentes méthodes d’évaluations (sommative, formative, autoévaluation…).

Des syndicats estiment que les enseignants peuvent avoir la tentation d’organiser les apprentissages en fonction des évaluations et non des compétences à acquérir. Que leur répondez-vous ?

Régis Juanico : Le biais de ce bachotage existe. C’est bien pour cela qu’il est important de bien positionner le moment où les évaluations sont faites : pour nous, elles doivent être positionnées au début de chaque cycle car l’enseignant qui les fait passer n’a pas l’impression que c’est son travail qui sera évalué et n’a pas la tentation d’y préparer excessivement ses élèves.

Vous plaidez pour un renforcement de l’évaluation des enseignants, ne le sont-ils pas assez ?

Régis Juanico : Oui, car aujourd’hui l’évaluation des enseignants n’est pas complète. Ils ont trois rendez-vous de carrière. Et le dernier a lieu après 21 ans d’expérience alors qu’il leur reste encore de nombreuses années de travail avant la retraite. Il faut créer des rendez-vous supplémentaires qui permettront de reconnaître les professeurs les plus investis.

Pensez-vous que ces évaluations devraient servir à établir une part de rémunération au mérite ?

Régis Juanico : Ce n’est pas une piste que nous explorons. Mais nous pensons que ces évaluations pourraient faciliter l’accès aux grades de la hors classe et de la classe exceptionnelle aux enseignants particulièrement investis. Les enseignants ayant mis en œuvre des bonnes pratiques pédagogiques pourraient aussi devenir des formateurs de leurs collègues, en contrepartie d’un service d’enseignement réduit.

Les enseignants pourraient aussi être évalués par le directeur d’école ?

Marie Tamarelle-Verhaeghe : Aujourd’hui, le directeur d’école n’est pas un évaluateur alors qu’il a un rôle à jouer dans l’activité pédagogique. Nous proposons en effet de leur confier une mission de co-évaluation des enseignants.

Vous plaidez aussi pour une évaluation des établissements, mais ne risquerait-elle pas de renforcer l’existence d’établissements à deux vitesses ?

Marie Tamarelle-Verhaeghe Non, car elle ne déboucherait pas sur un classement. Il s’agirait pour les établissements de s’autoévaluer au moins tous les cinq ans et de bénéficier d’une évaluation externe centrée sur leur projet pédagogique. Ces évaluations permettraient de fixer des objectifs prioritaires aux établissements et de vérifier s’ils les ont atteints au bout de quelques années. Cela créerait une émulation au sein des équipes pédagogiques. Ces évaluations seraient assurées par des équipes mixtes : inspecteurs, personnels de direction, formateurs, chercheurs, parents d’élèves… Et elles prendraient en compte toutes les dimensions de vie scolaire, résultats scolaires, climat dans l’établissement, gouvernance…

Ces évaluations conduiraient-elles à moduler l’attribution de moyens en fonction des besoins d’accompagnement des élèves ?

Régis Juanico : Ce n’est pas le modèle que nous défendons. Car la dotation globale horaire des établissements ​intègre déjà s’ils sont situés en zone d’éducation prioritaire ou pas.