Le sort du bateau Aquarius, véritable dilemme pour Emmanuel Macron

DIPLOMATIE L’Elysée répète en boucle les mêmes éléments de langage…

Nicolas Raffin

— 

L'Aquarius le 15 août 2018 à La Vallette (Malte)
L'Aquarius le 15 août 2018 à La Vallette (Malte) — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • L’Aquarius a demandé lundi à pouvoir accoster à Marseille, mais le gouvernement refuse.
  • L’exécutif joue la carte de la « solidarité européenne ».
  • Mais la crainte des populismes et la perspective des élections européennes pourraient aussi expliquer ce refus.

Comme la mer qui sans cesse va et vient, le navire Aquarius s’invite inlassablement dans le débat politique en France. Le bateau affrété par SOS Méditerranée vient de sauver 58 migrants, dont 18 mineurs. Il avait demandé lundi soir l’autorisation de faire route vers Marseille pour des raisons « humanitaires », mais aussi parce qu’il risque de perdre son pavillon [l’immatriculation des bateaux]. Il s’est vite heurté à la digue érigée par l’exécutif.

Le principal argument, déjà utilisé il y a quelques mois, est celui du droit maritime : le bateau est censé se diriger vers le « port sûr » le plus proche. Depuis la fermeture des ports italiens par la nouvelle majorité hostile aux migrants, l’île de Malte se retrouve en première ligne, et devrait finalement accueillir le bateau. « On ne va pas réinventer la géographie » a affirmé Nathalie Loiseau, la ministre des Affaires européennes, oubliant qu’en juin dernier, l’Aquarius était plus proche des ports français que de Valence (Espagne), où il avait finalement débarqué.

« C’est un sujet trop sensible pour en faire de la politique »

Pour la gauche, l’attitude du gouvernement est incompréhensible. « On ne ferme pas les portes des urgences quand quelqu’un qui est au bord de mourir s’y présente », a critiqué Boris Vallaud, le porte-parole du PS. « L’Aquarius doit pouvoir accoster à Marseille. C’est notre devoir et notre honneur » a lancé le chef de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon.

La droite, à l’image d’Eric Ciotti, est dans une position totalement inverse. « Je suis opposé à l’accostage de ces bateaux en France et en Europe. Donc la solution c’est de [les] reconduire vers le point de départ » a déclaré mardi le député LR, interrogé sur LCI. Entre ces deux pôles, la majorité LREM cherche à ne pas se laisser enfermer : « C’est un sujet trop sensible pour en faire de la politique » a lancé le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux.

La perspective des élections européennes de 2019

En réalité, l’exécutif essaye de s’extraire du débat franco-français pour porter la question de l’Aquarius à l’échelle européenne. « On ne peut pas tomber dans le chantage de Salvini [ministre italien de l’Intérieur] », résume un bon connaisseur du dossier interrogé par l’AFP. Traduction : la France rejette la responsabilité de la crise sur l’Italie et affirme vouloir protéger la solidarité européenne en recherchant une solution à plusieurs pour l’accueil de l’Aquarius. Ce mardi, un accord a d’ailleurs été trouvé avec l’Espagne et le Portugal sur l’accueil des rescapés.

Si Emmanuel Macron hésite autant, c’est aussi parce que le sujet divise profondément l’opinion. En juin dernier, 56 % des Français se prononçaient contre l’accueil de l’Aquarius. « Tous les pays de l’UE sont gênés. Ils sentent bien qu’il y a une pression nationaliste et populiste sur le continent, donc la solidarité est minimum (…)  Il y a chez les dirigeants européens une crainte que les partis populistes l‘emportent en 2019 lors des élections européennes s’ils se montrent trop accueillants » notait Patrick Martin-Genier, professeur à Sciences-Po, dans une interview à France 24 en juin dernier. Trois mois plus tard, l’analyse sonne toujours juste.