Actions «pour l'animalisme»: «Le mouvement antispéciste ne se radicalise pas, il se politise»

INTERVIEW Trois collectifs anti-spécistes ont lancé un appel pour participer ce samedi à des actions militantes «pour l'animalisme». Une action redoutée par les bouchers lillois qui pourraient faire appel à des vigiles....

Propos recueillis par Helene Sergent

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Un tag dans les rues de Lille
Un tag dans les rues de Lille — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Le président des bouchers du Nord a annoncé ce vendredi qu’il allait faire appel à une « société de sécurité privée » pour sécuriser des enseignes du Nord face à d’éventuelles actions d’associations vegan prévues samedi.
  • En septembre, six personnes ont été interpellées dans le cadre d’une enquête sur des actes de vandalisme contre neuf commerces, dont des boucheries ou des poissonneries, dans la métropole de Lille, par des militants vegan.
  • Pour Ophélie Véron, chercheuse en sciences sociales à l’Université Catholique de Louvain et spécialiste des mouvements sociaux, de la cause animale, et du véganisme, la politisation du mouvement n’est pas synonyme de radicalisation.

« Action légale et rapide, mettant en avant les véritables victimes du système zoophage.
Que ce geste de résistance lance l’offensive d’une nouvelle année de lutte pour l’animalisme ! (…) Le 22 septembre 2018 : Agis où tu es ! ». Ce message, diffusé par les collectifs antispécistes « Boucherie Abolition », « 269 Life France » et « Direct Action Everywhere France », inquiète les bouchers du Nord. Déjà visés par quelques actes de vandalisme ces derniers mois, les artisans ont annoncé ce vendredi qu’ils allaient faire appel à une « société de sécurité privée » pour protéger leurs enseignes ce samedi.

Une réaction disproportionnée pour Solveig Halloin, porte-parole de « Boucherie abolition ». Interrogée par franceinfo, la militante a assuré que l’association souhaitait mener « une action pacifique de justice qui montre les véritables victimes dans les vitrines, décapitées, éventrées, éviscérées ». Un nouvel épisode tendu entre militants et bouchers à relativiser selon Ophélie Véron, chercheuse en sciences sociales à l’Université Catholique de Louvain (Belgique) et spécialiste des mouvements sociaux, de la cause animale, et du véganisme.

Comment a évolué le mouvement antispéciste en France ?

En France, le mouvement antispéciste* s’est affiché très discrètement dans les années 1980. Dix ans plus tard, la première revue intellectuelle dédiée à la question animale est créée : Les cahiers antispécistes. A cette époque, le mouvement est très minoritaire. Il l’est encore aujourd’hui, mais il a récemment pris de l’ampleur avec l’essor du véganisme**, même si ces deux termes ne désignent pas la même chose.

L’antispécisme s’est politisé ces deux dernières années. Les militants et les collectifs tentent de se différencier des vegan. Ils ne défendent pas seulement l’idée de convaincre les gens du bien-fondé du végétarisme mais aussi et surtout l’idée de changer de système. Cette revendication forte, qui tend à se distinguer du véganisme comme logique individuelle et logique consumériste, s’appuie sur un mouvement de justice sociale qui vise à la fois l’Etat, la société et le système social.

Peut-on pour autant parler de « radicalisation » du mouvement ?

Le terme « radical » est un terme très médiatique et très politique, parce qu’il a une intentionnalité politique. Il s’agit, selon moi, d’une politisation du mouvement animaliste et d’une diversification d’actions, comme dans tout mouvement social qui se développe. Les actions extralégales comme les vitrines brisées ne sont pas forcément représentatives de l’ensemble des actions des militants vegan et antispécistes. Si on regarde les récents événements avec recul, on dénombre une quinzaine d’actes de vandalisme. Cela reste marginal mais on en parle beaucoup.

Quelles sont les composantes de ce mouvement ?

Cette politisation, qui prend plus d’ampleur possède deux faces : la face légale, prônée par exemple par l’association L214, qui s’adresse aux politiques et use des outils judiciaires et une face extra-légale avec une stratégie de désobéissance civile. Les militants ne sont pas contre la loi mais refusent d’obéir de manière aveugle aux lois et c’est ça qui tend à se développer. Cette diversité se retrouve dans beaucoup de mouvements sociaux.

Pourquoi ce type de militantisme inquiète selon vous ?

L’apposition du terme « radical » ou « radicalisation », habituellement utilisé pour désigner des organisations terroristes, est de plus en plus fréquente. On assiste également à une attention médiatique et étatique disproportionnée à mon sens. Quand le véganisme n’avait l’air que d’un régime à la mode, ça n’inquiétait personne. Aujourd’hui, les revendications politiques du mouvement reposent sur tout un changement de système (la fin de l’élevage et l’arrêt de la consommation de viande) qui ébranle et interroge les pouvoirs publics et la société. C’est une remise en question politique et économique et c’est cela qui fait peur.

* L’antispécisme défend l’idée selon laquelle l’espèce ne constitue pas un critère pour la considération morale qu’on doit lui accorder. Il s’oppose au spécisme, qui place les humains au-dessus des autres espèces animales.

** Le véganisme consiste à ne consommer aucun produit issu des animaux ou de leur exploitation.