Un manuel de lecture incite-t-il vraiment des élèves de CP au «harcèlement» et aux «violences»?

FAKE OFF Un manuel de lecture utilisé en classe de CP est jugé « choquant » par des parents d'élèves, qui exigent son retrait du circuit scolaire...

Alexis Orsini

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Le guide de lecture Bulle est jugé « choquant » par certains parents d'élèves de CP.
Le guide de lecture Bulle est jugé « choquant » par certains parents d'élèves de CP. — Patricia Bucheton, Marie-Aude Murail, Christine Thiéblemont
  • Le guide de lecture « Bulle », paru en 2008, fait l'objet d'une pétition réclamant son retrait des classes de CP où il est utilisé.
  • Des parents inquiets dénoncent le caractère « choquant » d'un ouvrage qui inciterait aux « violences physiques et psychologiques ».
  • Les extraits partagés ne rendent toutefois pas compte de l'ensemble de la méthode éducative utilisée en cours, comme l'explique l'une de ses co-auteures.

« Harcèlement, violences physiques, orales, punition à tout va, maltraitance animale, mort, perte du doudou... Voilà comment en 2018 on apprend à nos enfants à lire ! » A en croire ce post Facebook partagé plus de 3.000 fois, la méthode de lecture Bulle (éditions Bordas), à destination des élèves de CP, n'est pas appropriée pour des élèves aussi jeunes.

Certains parents vont même jusqu’à réclamer le « retrait » de cet ouvrage « du circuit scolaire » dans une pétition adressée au ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Extraits de la méthode à l’appui, le texte, qui a recueilli plus de 2.500 signatures en une semaine, affirme : « Sur certaines pages les contenus/petites histoires sont très problématiques puisqu'[ils présentent] des scènes choquantes pour un enfant (et même pour un adulte) ».

Parmi les pages incriminées, on trouve différents exercices de lecture qui reposent sur des phrases volontairement simples, comme « Milo tape Riri le rat. Tata Sara rit » ou encore « Le doudou a disparu. C’est dur pour Milo de dormir, il n’a plus de Dino-Doudou et papa se dispute avec maman. C’est triste ! » Mais il s’agit, à chaque fois, du résumé de textes bien plus long étudiés en classe... qui n'incitent nullement à la violence.

FAKE OFF

Contactée par 20 Minutes, Laetitia Costel, l’internaute qui a mis en ligne les photos de l’ouvrage, ne décolère pas : « J’ai découvert ce livre le lendemain de la rentrée scolaire : il faisait partie des devoirs de mon fils, qui devait relire les passages étudiés. J’ai été choquée de voir comment il banalise la violence sur les animaux ou les êtres humains, c’est pour ça que j’ai partagé les extraits sur Facebook. »

Si les pages en question figurent bien dans le manuel à destination des élèves, la méthode d’apprentissage Bulle, réalisée par le trio d’auteures Marie-Aude Murail, Patricia Bucheton et Christine Thiéblemont, repose essentiellement sur des versions exhaustives de ces textes : les lettres du petit Milo adressées à la classe.

Ainsi, dans sa forme intégrale, telle qu’elle est lue par l’enseignant aux élèves au rythme de deux courriers par semaine, le passage décrié sur la dispute des parents sonne bien différemment : « Je me suis levé pour prévenir mes parents que mon doudou avait disparu. Mais en m’approchant de leur porte, je les ai entendus qui [ ...] se disputaient. […] Justement, a crié maman, je travaille trop ! Je ne vois plus assez Milo... »

Le récit se conclut par le réveil du petit garçon aux côtés de son doudou, accompagné d’un mot de sa mère : « Je t’aime, mon chéri. » On est donc bien loin de la perte traumatisante du doudou dénoncée par certains parents en cette période de rentrée scolaire – par ailleurs propice à certaines intox sur l'enseignement obligatoire de l'arabe ou les manuels d'éducation sexuelle.

« C’est une lecture au premier degré du manuel »

En tant que co-auteure de l'ouvrage, Marie-Aude Murail est la première à déplorer cette polémique : « Ces personnes font une lecture du livre au premier degré. On s’insurge contre de la maltraitance animale parce qu’il est écrit "Milo tape le rat", on pense que nous recommandons de punir son enfant avec du savon dans la bouche parce que le grand-père de Milo raconte ce souvenir… »

Face au tollé, les éditions Bordas – qui n’ont pas été en mesure de répondre à nos sollicitations – ont publié un communiqué expliquant que « ces lettres […] ouvrent les séquences de travail en classe en contextualisant le court texte et l’illustration qui figurent dans le livre de l’élève ». L’éditeur a aussi publié des extraits du « livre du maître », permettant de voir comment sont traités les thèmes abordés.

La punition archaïque subie par le grand-père fait par exemple partie d’une lettre qui vise « à permettre d’exploiter la thématique " C’était le bon temps ! " [en amenant les élèves à] prendre conscience du temps qui passe et de la succession des générations. »

Les explications de l’éditeur sont toutefois loin de convaincre Laetitia Costel. « Une petite fille est qualifiée de "furie" parce qu’elle frappe Milo, le Papi est décrit comme gros,… Il faut arrêter, on n’est plus au 12ème siècle ! Même en lisant les lettres intégrales dans leur contexte, ça reste du sexisme. »

Un récit interactif pour rythmer l’année scolaire

Si la mère de famille admet « comprendre » pourquoi l’enseignante a choisi cette méthode, elle regrette son utilisation : « Malgré mon rendez-vous avec elle et avec le directeur de l’école, je ne peux pas y échapper à moins de changer mon fils d’école. » A défaut, elle aimerait que l’ouvrage soit remplacé par « des méthodes bien plus positives pour apprendre la lecture, comme Gafi, Taoki, ou Le livre des Alphas ».

Depuis la parution de l’ouvrage, en 2008, Marie-Aude Murail s’est habituée aux critiques en tout genre : « Il y a 10 ans, on pensait que la méthode syllabique [consistant à identifier les lettres d’un mot pour les associer en syllabes] était pour les imbéciles. Ce manuel était un moyen de démentir cette idée et de donner du sens à cette technique, en montrant qu’elle pouvait aussi permettre de raconter des histoires. »

« C’est un livre utilisé dans beaucoup d’écoles, ce n’est pas Ratus mais c’est une méthode qui marche bien et qui fonctionne à deux vitesses. Elle fait en sorte que personne ne soit pénalisé dans la classe, entre ceux qui avancent vite et ceux qui progressent plus lentement », conclut l'auteure, dont l’ouvrage, recommandé par des enseignant(e)s de CP, correspond aux « principes » retenus par l’éducation nationale dans son guide sur les manuels de lecture.

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