VIDEO. Procès Clément Méric: Peut-on vraiment dissoudre les mouvements d’ultradroite?

ULTRA DROITE En 2013, après la mort de Clément Méric, trois organisations de l’extrême droite radicale ont été dissoutes. Nicolas Lebourg, historien, nous explique pourquoi ces dissolutions ne sont pas si aisées...

Lise Abou Mansour

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Manifestation de l'ultra droite, le 8 mai 2011, à Paris.
Manifestation de l'ultra droite, le 8 mai 2011, à Paris. — SIPA
  • Le droit de dissolution de mouvement politique est inscrit dans la loi du 10 janvier 1936.
  • Après les dissolutions de 2013 qui ont fait suite à l’affaire Méric, l’extrême droite radicale s’est réorganisée.
  • « Une bonne dissolution c’est celle qui amène de l’ordre, qui enlève du trouble à l’ordre public », estime Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême droite.

Le 5 juin 2013, Clément Méric, étudiant de 18 ans, s’écroule sur le bitume, mortellement blessé lors d’une bagarre entre militants antifascistes et skinheads d’extrême droite. Après sa mort, le gouvernement prend la décision de dissoudre Troisième voie, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires et Envie de rêver, trois mouvements de l’extrême droite radicale.

Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême droite, explique à 20 Minutes en quoi consistent ces dissolutions, si elles sont utiles et si elles s’avèrent efficaces.

Dans quel cas le gouvernement peut-il dissoudre un mouvement politique ?

La législation qui permet de dissoudre des mouvements politiques repose sur plusieurs critères. Le gouvernement peut retenir l’action - ça va être la violence, une forme paramilitaire, du terrorisme bien sûr. Mais il peut aussi se baser sur les idées : l’appel à la haine ou l’appel à la discrimination.

Cette législation a été prise au départ en 1936 contre des mouvements d’extrême droite, et même si elle a frappé beaucoup de mouvements d’extrême gauche et des organisations indépendantistes, l’extrême droite en est restée un des champs importants d’application. Par exemple, le mouvement qui a été le plus dissout en France - parce qu’il y a parfois des reconstitutions, des vices de forme - c’est un mouvement néonazi.

L’Etat a-t-il l’obligation de dissoudre ces mouvements s’ils répondent aux critères que vous venez de citer ?

L’Etat peut dissoudre mais il n’a pas l’obligation de le faire. Si vous incitez à la haine raciale ou que vous faites des manifestations paramilitaires, vous tombez sous le coup de la loi de 1936. Mais l’Etat n’a pas l’obligation de vous dissoudre. Il en a seulement la possibilité. C’est lui qui décide s’il y gagne plus en termes d’ordre public en vous interdisant qu’en vous considérant comme légaux.

Est-ce une solution de dissoudre ces organisations violentes ?

Conserver des groupes radicaux, ça permet de garder une soupape de sécurité dans la société. Ce sont des gens qui sont occupés, qui sont fixés, qui ont des agendas, et c’est aussi un instrument d’ordre public que de permettre l’existence de ces groupements radicaux.
Les services de police, à chaque fois qu’un gouvernement les interroge pour savoir s’il faut dissoudre ces groupuscules - et ce depuis les années 1930 -, ils répondent presque toujours la même chose : « Ne le faisons pas. Nous pouvons les surveiller. Nous savons qui ils sont, où ils sont, comment ils sont organisés. » Les services de police appellent à la prudence dans l’usage du droit de dissolution de manière à éviter qu’il y ait des soldats perdus qui essaiment, qui se livrent à des violences sans qu’on puisse les contrôler et les repérer.

En ce qui concerne l’affaire Méric précisément, le gouvernement a dissous trois groupuscules d’extrême droite radicale en 2013. Dans les faits, ces mouvements ont-ils vraiment disparu ?

Après les dissolutions de 2013, l’extrême droite radicale s’est réorganisée. Le cœur du groupe Troisième voie avec Serge Ayoub n’a pas voulu risquer le délit de reconstitution de ligue dissoute alors ils sont partis vers la mouvance des bikers. Par contre, L’œuvre française et les Jeunesses nationalistes, qui avaient été dissoutes, ont été très malignes. En 2015, elles se sont reconstituées à travers une formation, le Parti nationaliste français, qui avait été créé au début des années 1980 par d’anciens SS qui avaient quitté le Front national. Donc il n’y a pas reconstitution de ligue dissoute. C’est un mouvement qui date d’il y a trente ans et qu’ils ont réinvesti.

Existe-t-il des dissolutions efficaces ?

Il n’y a pas de solution toute faite en ce qui concerne la dissolution. Une bonne dissolution c’est celle qui amène de l’ordre, qui enlève du trouble à l’ordre public. En 1973, par exemple, l’Œuvre nouveau est dissous. Mais quelques mois plus tard, de nombreux attentats terroristes racistes ont lieu en France.

C’est une mauvaise dissolution, contrairement à celle d’Unité radicale en 2002. Ses cadres se sont dits : « On va faire les identitaires. On laisse tomber les références au fascisme et au totalitarisme. On ne veut pas d’actions violentes mais juste des actions symboliques comme monter sur le toit de la mosquée à Poitiers. » C’est une bonne dissolution. Elle permet effectivement de pacifier la société. Une dissolution, ça ne fera jamais disparaître les hommes, ça ne fera jamais disparaître les idées. La seule chose qu’on peut en attendre c’est une régression du trouble à l’ordre public.