Guerre d'Algérie: Trois questions pour comprendre l'affaire Maurice Audin et la déclaration de Macron

HISTOIRE Emmanuel Macron a demandé « pardon » au nom de l’Etat français à la veuve de Maurice Audin, tué par des militaires français pendant la guerre d’Algérie…

L.C. avec AFP

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Maurice Audin, le jeune mathématicien communiste disparu à Alger en juin 1957 après avoir été arrêté par des militaires français et officiellement porté disparu après une évasion, a en fait été tué par un parachutiste, affirme un livre qui vient de paraître.
Maurice Audin, le jeune mathématicien communiste disparu à Alger en juin 1957 après avoir été arrêté par des militaires français et officiellement porté disparu après une évasion, a en fait été tué par un parachutiste, affirme un livre qui vient de paraître. — - AFP
  • Emmanuel Macron s’est rendu ce jeudi au domicile de la veuve de Maurice Audin pour lui demander « pardon » au nom de la France.
  • Ce mathématicien militant pour l’indépendance de l’Algérie a disparu à Alger il y a 61 ans, après avoir été arrêté chez lui par des militaires français.
  • François Hollande avait déjà reconnu en 2014 que Maurice Audin était mort en détention, contrairement à la version officielle. Alger a néanmoins salué un «pas positif louable» après le geste d'Emmanuel Macron.

Il aura fallu attendre 61 ans pour qu’un président français s’exprime sur les causes de la mort de Maurice Audin. Ce jeune mathématicien disparu pendant la bataille d’Alger est devenu le symbole des nombreux disparus de cette guerre d’indépendance.

Qu’est-ce que l’affaire Maurice Audin ?

Maurice Audin est un mathématicien et militant du Parti communiste algérien arrêté le 11 juin 1957 à Alger, en pleine guerre d’Algérie (1954-192). Il a 25 ans et ne réapparaîtra jamais après son arrestation.

D’après les explications officielles de l’époque, le père de trois enfants se serait évadé au cours d’un transfert. Mais les circonstances de son arrestation puis de sa disparition n’ont jamais été totalement élucidées. Sa femme Josette est convaincue qu’il a été étranglé par un lieutenant parachutiste.

Selon l’historien Pierre Vidal-Naquet, auteur d’un livre sur cette affaire*, Maurice Audin a été tué par l’officier de renseignements chargé d’interroger cet homme suspecté d’aider le Front de libération nationale (FLN). Dans un autre ouvrage**, le journaliste Jean-Charles Deniau conclut qu’il a été tué par un sous-officier français sur ordre du général Jacques Massu, patron de la 10e division parachutiste pendant la bataille d’Alger. Un ordre répercuté par le général Paul Aussaresses  qui a reconnu avoir torturé pendant la guerre d’indépendance.

Qu’a fait Emmanuel Macron ce jeudi ?

Le président s’est rendu au domicile de la veuve de Maurice Audin pour lui demander « pardon » pour la mort de son époux et reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans la disparition du jeune homme.

Son prédécesseur François Hollande avait déjà décidé d’ouvrir les archives concernant Maurice Audin en 2013. En 2014, il avait déclaré que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. Maurice Audin ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention ».

Ce jeudi, Emmanuel Macron est allé un peu plus loin en reconnaissant, « au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile ».

Comment cette déclaration est-elle reçue en France et en Algérie ?

Alger a réagi via le ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni. Il a qualifié le geste d’Emmanuel Macron de « pas positif louable », rapporte le site de Radio Algérie. Il a ajouté que cette annonce « est une preuve qu’il y aura davantage de reconnaissances », signe qu’il y a encore des attentes côté algérien.

Pour l’historien spécialiste de la guerre d’Algérie, Benjamin Stora, qui avait accompagné Emmanuel Macron lors de sa visite à Alger en décembre 2017, il s’agit d’une « décision historique ». « Cette déclaration d’Emmanuel Macron s’inscrit, à mon avis, dans la grande tradition des décisions de reconnaissance historique (comme, dans un autre registre et une autre proportion, le discours de Jacques Chirac sur le Vel’d’Hiv). Elle va plus loin que les prises de position des précédents chefs d’Etat, et marque un seuil sur lequel il sera bien difficile de revenir », estime-t-il dans une tribune publiée sur le site du Monde.

L’historien du colonialisme Alain Ruscio souligne auprès de l’AFP le « front primordial » qu’a été l’affaire Audin dans la lutte anticoloniale, « une sorte d’étendard ».

Chez les politiques français, le geste du président a été immédiatement salué à gauche, et au premier chef par le parti communiste qui plaide depuis des décennies aux côtés de la famille. Pierre Laurent y voit « une victoire historique de la vérité et de la justice », se réjouissant que tombe « un mensonge d’État qui durait depuis 61 ans ».

« La France est grande quand elle affronte sereinement tout son passé », a estimé le député PS Boris Vallaud sur Twitter.

Mais pour le président du groupe LR au Sénat Bruno Retailleau, qui réagissait sur RTL, s’« il ne faut jamais craindre la vérité, (…) il ne faut pas instrumentaliser l’histoire, ce qui est souvent un sport national français, pour se battre la coulpe à perpétuité. »

« Macron commet un acte de division, en pensant flatter les communistes », s’est indignée Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national (RN, ex FN), au micro du Talk du Figaro. « Quel est l’intérêt pour le président de la République de rouvrir des blessures, en évoquant le cas de Maurice Audin ? Il souhaite surfer sur la division des Français, au lieu de les réunir dans un projet ».

* L'affaire Audin(Editions de Minuit, 1958).

** La vérité sur la mort de Maurice Audin (Equateurs, 2014)